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Titane

 
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La tueuse et le sapeur-pompier

Après son premier long métrage, l’impressionnant Grave, Julia Ducournau persiste dans un style très personnel qui marie prodigieusement film de genre et film d’auteur.

Avant de plonger dans Titane, on avait seulement droit à un synopsis laconique: un père retrouve son fils dix ans après sa disparition. Après visionnement, on peut certifier que la branche commerciale qui s’occupe de ce film très singulier ment par omission. Certes il est bien question d’un enfant recherché, mais cela ne constitue pas le corps de Titane, juste une astuce de scénario pour entrainer le spectateur sur une toute autre route.

La première scène se situe dans une voiture. Agée d’une dizaine d’années à peine, assise derrière son père qui conduit, Alexia imite à très haute voix le bruit du moteur. Cela agace son père qui lui intime de cesser. La petite fille s’exécute mais commence à lancer des coups de pied rageurs dans le siège de son paternel. Hors de lui, celui-ci lui ordonne d’arrêter sur le champ. Vexée, comme peuvent l’être les enfants que l’on réprimande, Alexia enlève sa ceinture de sécurité et saute dans le coffre. En se retournant pour l’en empêcher, le conducteur perd la maîtrise de son véhicule qui vient violemment s’encastre dans une borne au bord de la route. La tête d’Alexia percute brutalement une vitre latérale du véhicule. Après une opération chirurgicale délicate, Alexia s’en sort mais devra garder à vie une plaque de titane au niveau de sa tempe droite. On la retrouve dix ans plus tard. Elle gagne sa vie en dansant lascivement sur une voiture rutilante. Son spectacle terminé, on vient lui demander des autographes. Un soir, un admirateur un peu trop pressant se retrouve avec une baguette en métal qu’Alexia utilise pour maintenir ses cheveux, plantée dans la tempe. A ce moment, on craint de se trouver devant un xème film au féminisme coléreux s'évertuant à condamner la gent masculine. Mais heureusement, l'auteur-réalisatrice est beaucoup plus maligne que cela. Après ce premier meurtre (mais est-ce vraiment le premier, les infos régionales faisant part d’une série de crimes qui sévit dans la région peuvent en faire douter), Alexia prend une douche. Puis, survient la scène la plus étrange et la plus fantastique du deuxième long métrage de Julia Ducournau où l’on voit Alexia, entièrement nue, se frotter de manière très explicite sur la banquette arrière du véhicule de sa prestation, ce qui le fait littéralement tressauter de plaisir. Cette séquence déstabilisante qui pourrait sembler grotesque et gratuite au premier abord, est primordiale pour la suite du récit. Alexia commet d’autre crimes atroces sans mobiles apparents jusqu’au jour où elle aperçoit son portrait robot sur un avis de recherche de la police. Pour éviter d’être repérée, elle se fait passer pour Adrien, un jeune homme qui a disparu depuis dix ans avec qui elle partage une certaine ressemblance physique, moyennant de cacher au mieux sa poitrine et son ventre grossissant, au prix d'efforts physiques éprouvants. Le père d’Adrien, commandant d’une brigade de sapeurs-pompiers le (la) récupère.

En qualité d’auteur, Julia Ducournau réalise un tour de force. Elle nous fait rencontrer un personnage absolument détestable, dont elle prend bien soin de ne pas justifier la nature de tueuse impitoyable, en l’imaginant comme un être intrinsèquement mauvais qui supprime les gens sans aucune raison. Par ce choix, elle prend le risque majeur que son Alexia soit honnie par le public. Puis, elle projette sa protagoniste dans l’existence d’un autre personnage, Vincent Legrand, père d’Adrien. Ce dernier va transformer Alexia de manière radicale. Plus fort encore, de la haine que l’on peut logiquement éprouver pour Alexia au début, on va gentiment commencer à ressentir pour elle une certaine sympathie, pas de l’empathie, car il ne faut pas pousser non plus. Dès lors, Titane devient une fable sur la monstruosité car, à ce niveau, Vincent n'a rien à envier à Alexia. Cela donne au film un aspect qui surpasse allègrement la catégorie bateau dite "de genre" dans laquelle sont rangées les œuvres que l'on peine à qualifier autrement, celles qui montrent plus qu'elles ne racontent. Et c'est peu de dire que la cinéaste maîtrise l'art du conte dont elle respecte certaines règles et dynamite les autres.

Julia Ducournau possède un univers très personnel et singulier qui n’appartient qu’à elle. Violent physiquement et mentalement, son nouveau film possède une aura particulière qui force le respect par son côté brut de décoffrage et sans concession. C’est à la fois la qualité et le défaut de Titane car il manque encore un peu de maturité artistique à la jeune cinéaste pour parvenir à convaincre tout à fait, sans avoir recours à certaines complaisances qui la desservent, ce qui lui donne encore un petit côté de sale gamine impertinente. Mais on ne peut nier que Julia Ducournau possède un talent certain qui devrait se bonifier au fil du temps, quand elle mettra de côté ses provocations gratuites, comme le coup du nez qui était parfaitement évitable et très dispensable. En ce qui concerne son sens visuel, elle prouve une nouvelle fois une personnalité très marquée et remarquable: de nombreux passages de Titane imprègnent la rétine durablement et n’ont que peu d’équivalents préexistants. Elle fait part aussi d’un sens de l’humour étonnant auquel elle recourt pertinemment pour désamorcer un peu la scène de massacre dans la maison ou la rencontre entre Alexia et la mère d’Adrien. Quand elle touche au réalisme comme dans les scènes avec les sapeurs-pompiers, elle distille une crudité sans fioriture qui force le respect. Sa direction d’acteur ne souffre d’aucun grief et elle convainc ses acteurs de la suivre dans ses délires. Agathe Rousselle et Vincent Lindon tiennent ici des rôles qu’ils auront rarement l’occasion de recroiser dans leur carrière.

Profitons de la sortie de ce film singulier pour émettre un coup de gueule contre les nombreux médias qui ne s'évertuent qu’à mettre en avant l’aspect provocateur d’une telle œuvre en omettant sciemment ses qualités indéniables et sa richesse artistique. On aimerait que ces mêmes médias mettent plus souvent en garde leurs auditoires dociles face aux produits populistes occidentaux et asiatiques qui, sous couvert de divertissements, ne distillent qu’un impérialisme politique et commercial, bête, méchant et binaire.

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