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Le diable n'existe pas

 
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Portraits d’hommes ordinaires

En quatre courts métrages, Mohammad Rasoulof fait un état des lieux sans concession de son pays religio-dictatorial avec le peu de moyens dont il bénéficie. Brillant.

Cet Ours d’or du Festival de Berlin 2020 amplement mérité s’ouvre par un film d’une demi-heure qui porte le même titre que l’œuvre entière: Le diable n’existe pas. On suit un homme, Heshmat, dans une de ses journées banalement ordinaires. Il quitte son travail au volant de sa belle et spacieuse voiture. Il passe chercher sa femme à qui il confie la tâche de récupérer son salaire à la banque. Quand elle revient dans l’auto, elle fait une scène à son mari car l’employé de l’établissement financier s’est montré suspicieux d’avoir affaire à une femme. Sur le chemin, ils prennent leur fille à la sortie de l’école. Cette dernière reproche à son père d’être en retard et d’avoir placé sa mère avant elle dans ses priorités. Elle exige une pizza dans un fast-food pour réparation. Ce qui lui sera accordé dans la soirée après une visite chez la mère d’Heshmat. Aux petits soins pour cette femme âgée, son fils lui prend sa tension et fait son ménage. Le soir venu, il quitte son domicile pour se rendre à son travail, cette occupation qui lui permet de faire vivre sa famille de manière très aisée. Et, tel le couperet d’une guillotine, le dernier plan dévoile de manière effroyable la nature de ce métier.

Un fondu au noir qui permet à peine de se remettre de ce que l'on vient de voir, amène au deuxième film, Elle m’a dit: «Tu peux le faire». Dans un dortoir, cinq hommes passent la nuit. Le plus novice, Pouya, est en crise car il va devoir faire pour la première fois ce qui est régulièrement exigé de certains conscrits dans le cadre de leur service militaire en Iran: amener un condamné à mort auquel on est menotté sur son lieu d’exécution et retirer le tabouret quand ce dernier sera pendu haut et court. Le refus de prendre part à cette ignominie pousse le jeune Pouya à la rébellion avec l’appui de sa petite amie qui l’appelle très régulièrement sur son téléphone portable. Le film s’achève sur une note d’espoir qui sera violemment atténuée par la révélation du dernier épisode de ce long métrage remarquable.

Joyeux anniversaire conte la mésaventure de Javad qui veut profiter d’une permission de trois jours amplement méritée lors de son service militaire pour demander sa fiancée en mariage. Il arrive chez elle la veille de l’anniversaire de la jeune fille, mais l’ambiance n’est pas à la fête car la famille de sa promise est en deuil: elle vient de perdre un ami très cher dont Javad ignorait l’existence. Quand il tombe sur la photo du défunt, il s’enfuit dans la forêt avoisinante traversée par une rivière.

Le dernier film de ce chef-d’œuvre, Embrasse-moi, débute dans un aéroport où Bahram et sa femme attendent l’arrivée de leur nièce en provenance d’Allemagne. Bahram l’a conviée en Iran afin de lui confier un secret et le temps presse car il est gravement malade.

Mis à l’index par les dignitaires de son pays autoritaire après son dernier film, Un homme intègre, le réalisateur du sublime Les manuscrits ne brûlent pas choisit le court métrage pour poursuivre sa remarquable carrière car ce format est moins surveillé et lui permet de contourner les interdictions auxquelles il est assujetti. Il se charge des scènes intérieures lui-même, supervisant les nombreuses extérieures tournées par ses assistants. Le résultat laisse pantois d’admiration par ses thématiques fortes et sa plastique magnifique qui maîtrise admirablement l’économie de moyens à la disposition du réalisateur. Mohammad Rasoulof est secondé dans son art par des comédiens en odeur de sainteté et impliqués corps et âme dans cette œuvre qui fera date par son audacieuse étude de la désobéissance civique et du ibre arbitre au sein d’une dictature religieuse. En se basant sur des pratiques endémiques à son pays, il parvient à embrasser à bras le corps l’universalité d’une condition humaine actuelle trop régulièrement inféodée aux croyances et autres fanatismes et ce, de manière autant personnelle qu’influencée par un groupe. Son film, qui devrait être vu par tout le monde, renvoie à ses pitoyables études la planète cinéma et néo-cinéphile qui jure encore naïvement par l’hégémonie de l’industrie mercantile et putassière du divertissement roi qui a envahi le noble Septième Art, quel que soit son genre, sa couleur, sa nationalité ou son sexe.

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