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Drunk

 
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Alcools

Drunk. Ivre. Avec un tel titre, aussi lapidaire qu’évocateur, on aurait pu craindre le pire: une pure et simple louange de la soûlerie. Mais il n’en est rien: Thomas Vinterberg prouve une fois de plus –après, notamment, le remarquable La Chasse– qu’il est un cinéaste brillant.

Drunk débute par une citation du philosophe danois Kierkegaard, que voici: «La jeunesse? Un rêve. L’amour? Ce rêve.» Suit une scène de liesse, d’ivresse: la jeunesse, indéniablement, exulte. On s’adonne à la beuverie, on vomit, le tout sous l’œil d’une caméra virevoltante –on a l’impression de se trouver à bord d’un navire tanguant et roulant–, une caméra magistralement virevoltante.

Quelques instants plus tard, on fait connaissance avec quatre professeurs, quatre amis un brin assoupis. L’un d’entre eux baigne même, en vérité, dans l’apathie, dans l’atonie: il s’agit de Martin, qui donne des cours d’histoire aussi confus qu’assommants.

Le contraste entre les jeunes gens, vigoureux, et les professeurs, décatis, et, en ce qui concerne Martin, carrément amorphe, est saisissant.

Mais qu’on ne s’y trompe pas: ce film ne se cantonne pas dans une bête dichotomie,  loin s’en faut. Il est plein de nuances, de subtilités.

Cela dit, les quatre amis vont devenir de joyeux drilles, des gais lurons, par le truchement de l’alcool. Ceci n’est pas une blague.

Martin, Tommy, Nikolaj, Peter mangent ensemble au restaurant, un soir, pour fêter les quarante ans de Nikolaj. On sert de l’alcool. Martin, lui, commande une eau gazeuse. «Sans citron.», précise-t-il.

«D’après un philosophe norvégien, lance bientôt Nikolaj, il manquerait à l’homme 0,5 grammes d’alcool par litre de sang.» Les quatre amis vont alors décider de s’adonner quotidiennement à la boisson, afin, précisément, de maintenir un taux constant de 0,5 litres d’alcool par litre de sang. Le but, notamment: améliorer les relations humaines et professionnelles.

De professeur ringard donnant à ses étudiants des cours aussi médiocres que soporifiques, Martin va se muer en enseignant charismatique, passionné et passionnant, en leader, pourrait-on presque dire. Le premier, il va boire de l’alcool sur son lieu de travail (aux toilettes de l’école, pour être exact). Plus tard, il prendra les choses en mains : «Il faut expérimenter davantage. On peut aller plus loin.», dira-t-il à ses amis.

C’est le célèbre acteur danois Mads Mikkelsen qui prête ses traits à Martin. Impossible de ne pas évoquer ici un précédent film de Thomas Vinterberg, La Chasse. Mads Mikkelsen y incarnait aussi un professeur. Mais, alors, il était un homme aux abois, un homme dont on voulait la mort. La raison? Des soupçons de pédophilie pesaient sur lui. Cela dit, ici, les soupçons sont d’un tout autre ordre: des professeurs consommeraient de l’alcool sur leur lieu de travail.

Mikkelsen avait décroché le prix d’interprétation masculine à Cannes, pour son rôle dans La Chasse. C’était en 2012. Huit ans plus tard, dans Drunk, force est de constater que l’acteur danois est toujours aussi brillant, sinon plus encore.

La musique est essentielle: pop (What a life, du groupe Scarlet Pleasure), chant choral, musique classique (Fantaisie en Fa mineur, de Schubert), R&B/soul (Cissy Strut, du groupe The Meters) émaillent l’œuvre de Vinterberg, accompagnent les péripéties des quatre amis. Le premier morceau cité (What a life) est particulièrement significatif. Nous y reviendrons.

Sans trop en dévoiler, disons seulement ceci sur la scène finale qui restera dans les annales: Mikkelsen se lance dans un extraordinaire numéro de danse. Rappelons, pour ceux qui ne le savent pas, que Mikkelsen a été danseur professionnel avant d’être acteur. Son premier rôle au cinéma, c’était sur le tard, à 31 ans, en 1996, au sein du film culte Pusher. Oui, devant la caméra d’un autre cinéaste danois, un cinéaste inconnu à ce moment-là, un certain Nicolas Winding Refn (Drive, Valhalla Rising ou encore The Neon Demon).

Mikkelsen prouve donc ici qu’il maîtrise toujours l’art de la danse, merveilleusement bien. Il exécute une danse sur un morceau pop du groupe danois Scarlet Pleasure: What a life, que nous évoquions tout à l’heure. Doux-amer, festif et mélancolique à la fois, entraînant et désenchanté, plein d’une gaieté triste: autant d’oxymores nécessaires pour dépeindre au mieux ce morceau dont la tonalité, la saveur reflètent parfaitement le film, le quintessencient.

Drunk est beaucoup moins léger qu’il n’y paraît de prime abord. Il ne s’agit absolument pas de faire l’éloge de la biture, le panégyrique de la cuite, de louanger la soûlerie. Thomas Vinterberg est bien plus intelligent que cela. Il aurait pu, du reste, décider de se situer à l’autre bout du spectre, c’est-à-dire se poser en donneur de leçons de morale: «l’alcool, c’est mal, je vous en donne ici la preuve.» Mais cet écueil-là, il l’évite également. Vinterberg met donc en scène des situations, sans prendre position. Il suggère, tout au plus. Finalement, à chacun de tirer ses propres conclusions, de faire sa propre lecture de cette œuvre tiraillée entre drame et comédie, entre tristesse et joie.

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