Film

Ma Loute Ma Loute (v.o)

Date de sortie 13.05.2016
Durée 123 minutes
Age 16/16
Pays France
Distributeur © Praesens-Film AG
Genre Comédie dramatique
Réalisateur Bruno Dumont
Acteur Juliette Binoche Valeria Bruni Tedeschi
Note CLAP.CH
 
4.8/5
Note du public Aucun vote
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Synopsis

Ma Loute est sélectionné en Compétition officielle dans le cadre de la 69ème édition du Festival de Cannes qui se déroulera du 11 au 22 Mai.

Eté 1910, baie de la Slack dans le Nord de la France. De mystérieuses disparitions mettent en émoi la région. L'improbable inspecteur Machin et son sagace adjoint Malfoy (mal)mènent l'enquête. Ils se retrouvent, bien malgré eux, au cœur d'une étrange et dévorante histoire d'amour entre Ma Loute, fils ainé d'une famille de pêcheurs aux mœurs particulières et Billie Van Peteghem, membre d'une famille de riches bourgeois Lillois décadents.

Bruno Dumont

Juliette Binoche

Valeria Bruni Tedeschi

Critiques

Firouz-Elisabeth Pillet | Mercredi 11 mai 2016
 

A travers ses sept longs métrages précédents, le réalisateur français Bruno Dumont a toujours considéré la société française avec une bonne dose de scepticisme. Le cinéaste fait un saut l'extrême pour son huitième film, Ma Loute, effectuant un changement radical dans le ton et le style. Que les adeptes du P’tit Quinquin soient rassurés: ce nouveau né conserve cette atmosphère déjantée et surréaliste propre à Bruno Dumont. Servant de fil conducteur au récit, un tandem de détectives excentriques enquête sur de mystérieuses disparitions dans la région de Tourcoing, Lille, Roubaix, envisageant de possibles crimes dans cette communauté balnéaire. Mais alors que P’tit Quinquin était un drame inquiétant et empli de suspense,Ma Loute fait le portrait, dans une forme familière et satirique, de la bourgeoisie dégénérée .

Dès la première séquence où une voiture file le long des côtes ensoleillées, les spectateurs font connaissance avec la famille Van Peteghem qui vient en villégiature dans leur résidence secondaire, bâtie sur le modelé d’un temple égyptien. Les parents (Fabrice Luchini, excentrique à souhait et Valeria Bruni-Tedeschi, remarquablement contenue) dépérissent d’ennui malgré le luxe qui les entoure. Aux environs, une famille de pécheurs, les Brufort, en particulier le père surnommé l’Eternel (Thierry Lavieville) et le fils ainé, Ma Loute (Brandon Lavieville), errent sur la plage pour ramasser des moules et aider les visiteurs aisés a traverser la baie et, parfois, quand la faim se manifeste, frapper les passagers, les ramener inconscients à la maison et manger leur chair crue, le tout en braillant à tue-tête en chti.

Leur cannibalisme, que la camera ne montre qu’occasionnellement, est l’un des nombreux ingrédients loufoques et rocambolesques dans l'univers absurde de Ma Loute où les résidents tombent fréquemment vers le bas, sans raison apparente. La réalité est ici définie par la folie et régulièrement se disloque sans crier gare. Bien que d’apparence maniérée et respectable, les Van Peteghem ont leurs propres particularités que Bruno Dumont souligne par une audace hilarante, exigeant de ses acteurs des performances faites de bizarreries extrêmes. Le patriarche de la famille, André (Fabrice Luchini), enchaine des embardées autour de leur propriété et des observations ineptes sur des choses mineures, comme la taille d'une installation extérieure ou la pousse de la glycine. Sa femme Isabelle (Valeria Bruni Tedeschi), obsédée par le nettoyage et la cuisine, passe son temps à houspiller la bonne, Nadège (Laura Dupré). La sœur d’André, Aude (Juliette Binoche parlant dans un crissement de dents alors que ses yeux roulent régulièrement en arrière) semble exaltée, voire hystérique tandis que le frère d’Isabelle, Christian (Jean-Luc Vincent), parcourt la propriété comme dans un songe.

La loufoquerie permanente de cet univers, le développement des relations entre les divers personnages suscitent de grands moments d’amusement jubilatoire et extravagant. Les deux jeunes acteurs Brandon Lavieville  et Raph sont les grandes découvertes du film. Alors que l'expression impassible de Lavieville légitime la frustration de son personnage, Raph illumine l’écran par sa présence charismatique. La plupart du temps, le film fonctionne comme une immense farce parodique sur une bourgeoisie décadente comme le suggérait L’Age d'or (1930) de Buñuel ou Week-end (1967) de Godard dans la manière dynamique de croquer les classes sociales. Le tandem d'enquêteurs maladroits, composé de l’inspecteur Machin (Didier Després) et Malfoy (Cyril Rigaux), fait un clin d’œil savoureux à Laurel et Hardy: il est ostensiblement le chœur grec dans ce monde illogique, offrant des commentaires irrévérencieux, quand ils ne sont pas la pierre d'achoppement lorsque les choses basculent.


Remy Dewarrat | Mercredi 11 mai 2016
 

1910. La baie de la Slack dans le nord de la France où travaille Ma Loute Brufort (Brandon Lavieville) et sa famille en qualité de cueilleurs de moules est surplombée par une étrange villa monumentale, baptisée Le Typhonium et inspirée par l’architecture de l’Egypte antique, servant de lieu de vacances estivales au clan Van Peteghem, une famille bourgeoise dont les membres semblent hors norme par leur langage trop châtié et leur gestuelle improbable. Bienvenue dans l’univers sans équivalent de Bruno Dumont. Le ton est vite donné et l’on sent viscéralement le clivage radical entre le bas de la baie avec ses habitations modestes de pêcheurs et le haut de la falaise avec la luxueuse bâtisse des pécheurs. Cet été-là, la région est en émoi car elle le théâtre de plusieurs disparitions mystérieuses: «Mais une disparition est toujours mystérieuse» dira l’un des personnages de ce film subtilement étrange, mais pertinemment incisif.

Assisté du jeune Malfoy (impeccable Cyril Rigaux) qui tente de garder sa raison, l’inspecteur Alferd Machin (génialissime Didier Després déjà présent dans le chef-d’ouvre de Bruno Dumont, P’tit Quinquin) mène tant bien que mal son enquête entre ces deux mondes que tout oppose, ou presque. Restreint par un embonpoint tel qu’il est obligé littéralement de se coucher par terre pour pouvoir observer les rares indices qui traînent sur la plage, il récupère les témoignages de tous afin de recoller les morceaux de cette énigme qui semble inextricable.

Sans chercher à plonger le spectateur dans un quelconque suspense, l’auteur dévoile très rapidement ce qu’il est advenu des personnes disparues, toutes issues de la bourgeoisie de Lille-Roubaix-Tourcoing et fait dire à Christian Van Peteghem (sublime Jean-Luc Vincent vu dans l’excellent Gaz de France de Benoit Forgeard): «Moi je ne risque rien, je viens de Calais!» Et le film fourmille de répliques hilarantes de cet acabit dites par des acteurs en état de grâce. Ces malheureuses victimes servent donc de repas aux mâles Brufort, mystérieusement anthropophages.

Les Van Peteghem pourrait donc bien remplir les assiettes de Ma Loute et des siens, mais le jeune homme s’entiche de Billie Van Peteghem, retrouvant ainsi le sourire qu’il semblait avoir définitivement perdu.

Tel un peintre surréaliste, Bruno Dumont tient à sa disposition une galerie de personnages à la truculence indéfinissable, comme autant de pinceaux différents. Si l’on comprend très vite la bizarrerie du groupe Brufort, on découvre par petites touches la folie qui imprègne tous les membres Van Peteghem: une dégénérescence due à une tradition familiale contre nature qui leur a servi à fabriquer des alliances industrielles, héritière directe de la débilité mentale animant un grand nombre de celles et ceux qui mènent actuellement les sociétés dites civilisées à leur perte indéniable. Dès lors le film entre dans la catégorie restreinte des chefs-d’oeuvre de l’art.

Aux côtés des acteurs non professionnels chers au réalisateur pour incarner le peuple et la police, les vedettes reconnues que sont Fabrice Luchini, Juliette Binoche et Valeria Bruni-Tedeschi livrent leurs performances les plus ahurissantes et iconoclastes pour donner corps à la bourgeoisie prétentieuse. Et c’est l’intervention géniale du fantastique qui finit par essayer de mettre tout le monde sur le même pied d’égalité. On sort du film avec ce sentiment devenu tellement rare d’avoir assisté à un monument de la transgression qui fera date.

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