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Coeur animal

 
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Le premier long métrage de Séverine Cornamusaz fera taire les dinosaures du cinéma qui ne jurent que par le 35 mm tant son film réalisé avec une caméra Sony PVM-EX1 offre une image d'une beauté magistrale. Cette petite caméra est le symbole de cette production hors pair dont le tournage fut à mille lieues des traditions dépensières, pour ne pas dire gaspilleuses, trop souvent encore de mise dans le milieu. Pour obtenir l'authenticité de son récit, la réalisatrice a vécu avec son équipe de techniciens et de comédiens sur les lieux même du tournage, dans une ferme de montagne isolée de tout et sans électricité: on est loin des chambres luxueuses d'hôtel aux prix indécents. Et le résultat se voit sur l'écran. Les gestes quotidiens du labeur des gens de la montagne sont d'une véracité exemplaire et l'âpreté de l'environnement transpire de chaque image. Le travail d'immersion effectué par Séverine Cornamusaz sur ses acteurs venant du cinéma parisien laisse pantois d'admiration et sa vision des pâturages alpins se démarque remarquablement de toute carte postale. Du coup le spectateur n'est pas juste le témoin de cette histoire, mais ressent viscéralement cette atmosphère proche du western.

Adaptant un livre purement littéraire inventeur d'un langage original pour faire part au lecteur des pensées de son personnage principal, Séverine Cornamusaz opte pour le silence de Paul et le parti pris fonctionne à merveille. Elle transcende la littérature en langage cinématographique et dirige ses acteurs pour qu'ils ne soient que le vecteur de leurs personnages et non leurs simples interprètes. Et l'on salue chaudement la performance de ces derniers tant ils sont impliqués dans leurs rôles avec une résignation rarement vue sur un grand écran. Faisant le portrait d'un homme quasiment monstrueux, Cœur animal dépasse la caricature grossière en réussissant brillamment l'empathie du spectateur pour Paul au fur et à mesure de son intrigue. Car cet homme souffre en silence, noyé dans l'image d'un père tout puissant, seul maître à bord de son exploitation, en quasi marge de toute humanité. Il n'a pour seul langage que la rudesse et la bestialité comme le prouve cette scène terrible où il soigne les maux de ventre de sa femme avec un médicament pour animaux, cette épouse qu'il traite moins bien que ses bêtes, avec maladresses et sans aucun véritable sentiment. Mais quand cette dernière doit rejoindre la vallée, il se surprend à perdre tous ses repères et se voit obligé de procéder à un changement radical de sa personnalité.

Et l'on découvre dès lors un être revenu à l'apprentissage de sa nature humaine, comme un adolescent en lutte avec ses premiers émois d'Indépendence. Il sort de son enfermement d'handicapé émotionnel car il comprend enfin que cette vision du monde ne peut que le mener à sa perte. Et c'est là qu'intervient le personnage de l'ouvrier espagnol engagé pour le seconder à la ferme peu de temps avant le départ de sa femme. Parfaitement écrit, Eusébio aide Paul en lui donnant sa vision des femmes et de la vie, malgré ses problèmes personnels qui font de lui non pas le connaisseur de la gente féminine qu'il essaie de faire percevoir, mais un être fragile qui prend la vie du bon côté pour oublier ses tourments.

Séverine Cornamusaz signe une première œuvre d'une richesse exceptionnelle dans le paysage cinématographique romand et nous offre un voyage autant géographique qu'intérieur avec des personnages complexes qui nous renvoient tous à notre propre vision du monde. Une merveille à laquelle il est indispensable de faire l'honneur qu'elle mérite.

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