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Antichrist

 
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"Antichrist" a déjà fait couler beaucoup d'encre lors de sa présentation au dernier Festival de Cannes. Il partage clairement les avis et c'est tant mieux. Mais les détracteurs du génie danois s'arrêtent aux images choc dont tout le monde a déjà parlé sans voir au delà de cette oeuvre immense à plus d'un titre.

Tout d'abord, comme à son habitude, Lars von Trier nous offre un film plastiquement magnifique et utilise pour y parvenir des techniques innovantes à la pointe du progrès numérique comme la désormais incontournable Red One Camera et une certaine Phantom HD Camera permettant d'obtenir des ralentis extrêmes d'une beauté jamais encore atteinte, comme le prouve le prologue du film. Cette séquence expose le drame qui va conduire les deux protagonistes à leur retraite dans un endroit ironiquement baptisé Eden, un chalet perdu au coeur d'une forêt très dense, un havre de paix, mais uniquement en apparence. Cet endroit va devenir le révélateur d'une folie absolue s'emparant de ces deux êtres en processus de deuil, suite à la disparition apparemment accidentelle de leur jeune fils.

Et c'est là que le film sort clairement de l'étiquette gratuitement provocatrice que beaucoup lui collent, car le personnage principal de ce récit qui met foncièrement mal à l'aise c'est la nature dans son sens le plus global. Et la nature, n'en déplaise aux idéalistes béats, n'est pas que beauté et émerveillement, elle peut s'avérer terrible, horrible et malsaine, comme le dit justement le personnage féminin, c'est l'église de Satan. C'est en tout cas la base de travail de Lars von Trier pour ce film exceptionnel dans lequel il prend un malin plaisir à la diaboliser en la filmant de manière à la rendre en même temps somptueuse, parfaitement horrible, hideuse et malsaine Les gentils animaux de la forêt deviennent sous son oeil très pertinent des monstres hideux victimes eux-mêmes de cette nature toute puissante et reine de tout. Pour renforcer la présence du malin dans cette dernière, il nous livre des plans de végétation des plus inquiétants accompagnés régulièrement d'un sound design terrifiant qu'il signe personnellement en collaboration avec Kristian Eidnes.

Du coup, ce qui devait être une forme de ressourcement pour ce couple en désarroi, se révèle un piège mortel, un aller simple dans une folie irrévocable. C'est la femme qui choisit cet endroit quand son psychiatre de mari lui demande d'évoquer un lieu qui lui fait peur. Il lui propose de vaincre celle-ci en l'affrontant de plein fouet. Et dès leur arrivée sur place, elle ressent des phénomènes étranges, se plaignant par exemple que le sol lui brûle les pieds. Lui essaie de rester cartésien, mais cette nature malveillante l'amènera à découvrir que sa femme est depuis longtemps empreinte à une folie singulière et que ce n'est pas la perte de leur enfant qui en est l'origine. Il retrouve dans le galetas du chalet une iconographie et une littérature sur les tortures affligées aux femmes au cours de l'histoire qui servaient à sa femme de travail de thèse quand elle étudiait. Il tombe aussi sur une photographie de leur fils quand ils venaient passer du bon temps en famille au chalet, sur laquelle on le voit clairement mal chaussé, pied droit dans chaussure gauche et vice versa. Dès lors, le film possède un flashback terrifiant montrant la mère chaussant volontairement mal son fils, mais le spectateur ne sait pas clairement s'il s'agit de la réalité ou d'une projection du père qui voit sa femme devenir de plus en plus sujette à une démence ayant pour origine le rejet du plaisir charnel en s'acharnant sur son mari aussi bien que sur elle-même. Et une fois encore, Lars von Trier reste d'une totale cohérence en nous proposant un portrait de femme forte incarnée par une Charlotte Gainsbourg qui s'abandonne totalement à son réalisateur, faisant passer le personnage d'Adjani dans "Possession" pour un bisounours.

Lars von Trier est un artiste, un vrai et son film pousse à la réflexion, soulève le débat et ne laisse pas indifférent. Tout s'enchaîne dans la plus parfaite intelligence et cohérence du récit, rien n'est gratuit. "Antichrist" met mal à l'aise car il plonge très profondément dans la nature humaine pour atteindre l'abysse où elle perd tous les repères qu'elle essaie elle-même de s'infliger en s'inventant religions et autres croyances comme autant de prétextes à fuir sa propre essence.

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