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Dune

 
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Fertile en joies

Dune. À l’origine, un roman de science-fiction signé Frank Herbert. Un monument au nombre de pages vertigineux. Un classique en son genre. En un mot: culte. Et réputé inadaptable au cinéma. Il paraissait donc insensé de vouloir porter sur grand écran une œuvre pareille. On craignait le pire, mais on espérait le meilleur. Notre verdict ci-après.

On craignait le pire: d’autres ont échoué par le passé. Le Dune d’Alejandro Jodorowsky, dans les années 1970? Un projet avorté. Celui de David Lynch? Un échec critique et commercial à sa sortie en 1984. Tâche herculéenne, titanesque, donc, que de se lancer dans une nouvelle adaptation du livre de Frank Herbert. On espérait le meilleur, néanmoins: sachant qui se trouve aux commandes du Dune version 2021 –un certain Denis Villeneuve–, jetant un œil à son parcours dans le septième art, on se disait en effet qu’il y avait de solides raisons d’espérer quelque chose de bon, quelque chose de grand. Le cinéaste canadien n’en est pas à son coup d’essai. Il a fait ses premières armes dans la science-fiction avec Arrival (Premier Contact, en français). Ce long métrage est loin d’avoir fait l’unanimité, mais, à notre avis, c’est un baptême du feu réussi. Et puis a suivi un projet fou: réaliser Blade Runner 2049, la suite du chef-d’œuvre de science-fiction Blade Runner, réalisé par Ridley Scott, sorti en 1982. Cela semblait peine perdue, on voyait venir la catastrophe: comment donner naissance à la suite d’un film de cette envergure, une suite dont son illustre aîné n’aurait pas à rougir? Et pourtant, Denis Villeneuve l’a fait. Contre toute attente. Des raisons d’espérer, il y en avait donc, concernant Dune. Et voilà, nous en sommes là: non content d’avoir réalisé il y a quelques années, avec Blade Runner 2049, un film pouvant se targuer de faire jeu égal avec Blade Runner premier du nom, Villeneuve porte maintenant à l’écran Dune avec maestria. Un film de haut vol. Cela semblait impossible, le Canadien l’a pourtant fait. De là à dire qu’il est désormais un grand nom de la science-fiction, il n’y a qu’un pas. Un pas que nous osons franchir.

Denis Villeneuve a donc réussi son pari, c’est là notre avis. Son film est certes long, et lent –à l’instar, d’ailleurs, de son Blade Runner 2049 que nous avons évoqué–, mais n’y voyons pas là des défauts, bien au contraire: une invitation à aller à contre-courant, une invitation à la contemplation, à la méditation, une invitation à se prendre le temps, oui, pour vivre un pur moment de cinéma, un grand moment de cinéma, où le divertissement n’est pas sacrifié sur l’autel de la bêtise –ou, pour le dire autrement, où divertissement et intelligence se marient à merveille. À l’heure où on paraît vouloir que tout aille vite, et où le zapping semble roi, un tel cinéma fait un bien fou. Pourquoi y aurait-il besoin, toujours, de bruit et de fureur? de vacarme, de clameurs? Du reste, il y en a, dans Dune: l’action, le sang, les explosions, on y a droit. Mais là n’est pas l’essentiel. Nous y reviendrons.

Il y a, dans le Dune de Villeneuve, des passages explicatifs, par le biais de dialogues entre personnages ou d'un film que regarde le héros à un certain moment. D’aucuns diront que ces passages alourdissent le long métrage. Ce n’est pas notre avis, et, d’ailleurs, comment s’en serait-on passé? Ils sont indispensables pour que les profanes, les non-initiés au monde complexe de Dune puissent comprendre un tant soit peu celui-ci. À vrai dire, il nous semble que l’œuvre cinématographique n’en dit ni trop ni trop peu sur l’univers créé par Frank Herbert: si elle en avait trop dit, le tout serait alors effectivement devenu lourd, voire indigeste. Si elle n’en avait pas dit assez, on n’aurait pas compris grand-chose au monde imaginé par l’auteur américain, seuls les fins connaisseurs du roman auraient été en mesure d’apprécier le film, les autres, eux, se seraient trouvés face à une œuvre hermétique. Bref, c’est très intelligemment fait de la part de Denis Villeneuve.

Mais, au juste, de quoi parle Dune? Tâchons nous aussi de n’en dire ni trop ni trop peu.

Nous nous trouvons dans un futur lointain. L'univers connu est gouverné par l'Empereur. Parmi ses sujets se trouvent différentes Maisons, notamment la Maison Atréides et la Maison Harkonnen. L’Empereur a donné à cette dernière la gestion du fief d’Arrakis, une planète particulièrement inhospitalière: son climat est désertique, sa terre infertile, et s’y trouvent des vers des sables, des créatures gigantesques, extrêmement dangereuses. Mais pourquoi s’intéresser à cette planète? Parce qu’elle est le seul endroit où l’on peut trouver l’Épice. Cette substance rare fait l’objet de nombreuses convoitises, et pour cause: elle rend possible la navigation interstellaire et constitue, par ailleurs, un puissant stimulant cérébral, permettant de développer phénoménalement ses capacités psychiques. Il va sans dire que la valeur monétaire de l’Épice est élevée.

Sur Arrakis vivent depuis longtemps les Fremen. Ces autochtones habitent dans des grottes. La planète Arrakis, eux la nomment Dune. Les Fremen, bien que malmenés, brutalisés, méprisés par la Maison Harkonnen, sont néanmoins remplis d’espoir: ils croient en la venue d’un sauveur, un messie, qu’ils appellent le Madhi. Celui-ci les libérera du joug de la Maison Harkonnen. Dune deviendra alors un paradis.

Le baron Harkonnen et sa Maison dirigent donc Arrakis. Seulement, un jour, l’Empereur décide de remettre le fief de la planète des sables à la Maison Atréides, à la tête de laquelle se trouve le duc Leto Atréides. Ce dernier, alors, se rend sur la planète désertique. Dame Jessica, sa concubine appartenant à l’ordre religieux du Bene Gesserit, et leur fils Paul, sont du voyage. Dune raconte l’histoire de ce jeune homme, Paul Atréides, que d’aucuns pensent être l’Élu, le Madhi.

L’action, le sang, les explosions, on y a droit. Mais là n’est pas l’essentiel, disions-nous. Incontestablement, Denis Villeneuve sait créer des univers et des atmosphères. Il l'a prouvé avec Blade Runner 2049, il le prouve à nouveau avec Dune. Et puis il sait nous faire voyager, et nous émerveiller. C’est plutôt là, dirions-nous, qu’est l’essentiel. Dune, c’est la magie du cinéma à l’œuvre. Denis Villeneuve est non seulement un grand artiste, mais aussi un grand illusionniste: il parvient à donner le sentiment du réel, le sentiment du vrai. Oui, on y croit, à cet univers, parce qu’il a été habilement construit, parce qu’il est parfaitement cohérent; de même, on y croit, à cette histoire et à ces personnages, parce qu’ils sont vraisemblables; oui, on y croit, à tout cela, on voyage, nos yeux brillent, on s’oublie. Le tout –insistons– sans que notre intelligence soit insultée, c’est même le contraire.

Mais tout le mérite ne revient pas au seul metteur en scène, aussi brillant soit-il. Faut-il rappeler qu’un film, c’est un travail d’équipe?

Blade Runner 2049 frappait les esprits notamment par ses images, par leur beauté. Oscar de la meilleure photographie et Oscar des meilleurs effets visuels amplement mérités. Le directeur de la photographie? L’immense Roger Deakins (il a travaillé avec les frères Coen et Sam Mendes, pour ne citer que ces cinéastes-là). Mais Roger Deakins a laissé sa place à un autre, pour Dune. Greig Fraser lui a succédé. Et force est de constater qu’il a effectué un travail tout aussi remarquable sur Dune que Roger Deakins sur Blade Runner 2049. Côté effets visuels, on trouve Paul Lambert et Gerd Nefzer, déjà aux côtés de Denis Villeneuve par le passé (oscarisés pour Blade Runner 2049). Dune est éblouissant. Un régal pour les yeux.

Les mélomanes seront eux ravis de retrouver un Hans Zimmer en grande forme. Le compositeur allemand signe une partition atteignant des sommets. Ceux qui sont familiers de sa musique reconnaîtront aisément sa patte singulière: il y a des similitudes évidentes avec certains passages d’Interstellar, de The Dark Knight, d’Inception ou encore de Blade Runner 2049. L’œuvre musicale créée pour Dune joue un rôle-clé: elle contribue fortement à plonger le spectateur dans l’univers de Frank Herbert. On croirait presque se trouver, véritablement, au sein du désert, percevoir le moutonnement des dunes, entendre le froufrou du sable. Notons la présence inattendue, mais opportune, à un certain moment du film, d'un instrument peu commun: la cornemuse.

Dune, c’est aussi un casting de rêve: Timothée Chalamet, Zendaya, Rebecca Ferguson, Oscar Isaac, Josh Brolin, Jason Momoa, Javier Bardem,… la liste des stars est longue. Si on peut juger les performances des acteurs quelque peu inégales, toujours est-il qu’il n’y a pas de véritable fausse note.

Mais il est temps, peut-être, de conclure. À ceux donc qui recherchent un blockbuster sortant des sentiers battus, un mastodonte cinématographique doté d’une intelligence éminente, un space opera autrement plus fin qu'un Star Wars à la sauce Disney, nous ne pouvons que recommander Dune.

Avant de nous retirer, une excellente nouvelle: les 155 minutes du film ne constituent, pour ainsi dire, qu’une mise en bouche. Oui, il ne s’agit là que de la première partie: il y aura, on s’en réjouit déjà, une suite à Dune.

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