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Les Enfants du Platzspitz

 
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Deux pirates en péril

Pour son deuxième long métrage de fiction pour le cinéma après Recycling Lily, Pierre Monnard adapte le roman autobiographique de Michelle Halbheer Platzspitzbaby et signe un film très fort et lumineux sur une période noire de l’idyllique Confédération Helvétique.

Platzspitzbaby s’ouvre sur une séquence impressionnante montrant en très peu de plans l’ampleur et l’insalubrité de la scène ouverte de la drogue qui régnait dans le parc du Platzspitz en plein cœur de Zürich. Agée de onze ans, Mia cherche ses parents dans cette horreur à ciel ouvert qui servit entre 1987 et 1992 d’enclave de non droit à une quantité inconcevable de toxicomanes s’adonnant à leur vice en toute quiétude. A travers les yeux de cette enfant paniquée, le cinéaste ne nous épargne pas les seringues plantées dans les bras ou les jambes de ces zombies qui pensaient que leur seule raison de (sur)vivre résidait dans leur dose quotidienne. Quand elle finit par retrouver ses géniteurs, Mia assiste à une scène de ménage de plus et trouve refuge dans la musique qu’elle écoute grâce à son baladeur avec le volume à fond. Comme si elle cherchait à s’évader de cet enfer, la caméra s’envole, faisant du spectateur le témoin incrédule d’une telle atrocité. Sur cette image qui dépasse l’entendement, un texte nous explique l’existence de cette situation innommable, fruit du laxisme d’un néo-libéralisme outrancier prenant au pied de la lettre la notion de liberté souveraine sans tenir compte des conséquences qu’elle allait engendrer. La dernière phrase évoque la date de fermeture de cette chose qui n’aurait jamais dû voir le jour et la solution expéditive imaginée pour en venir à bout: fermer la place et renvoyer ses occupants dans leurs communes d’origine sans que ces dernières ne soient préparées à accueillir ces citoyens hors normes de quelque manière que ce soit. 

Très intelligemment, Pierre Monnard et ses scénaristes André Küttel et Michelle Halbheer, font le choix de s’attarder sur la seconde partie du roman quand Mia et sa mère Sandrine entament leur nouvelle vie. Gonflée à bloc et trop sûre d’elle, Sandrine semble retrouver une existence saine à l’exception de sa consommation de cigarettes qu’elle enchaîne les unes après les autres. Utilisant l’image de deux pirates qui résistent contre vents et marées, elle se rapproche de sa fille de manière ludique. Mais le jeu consiste aussi à utiliser Mia pour cacher ses cartouches de cigarettes dans sa veste avant de passer à la caisse du supermarché. De son côté, la jeune fille retourne à l’école et très vite, elle devient la tête de turc d’une partie de ses camarades dont une en particulier. Elle se rapproche d’un groupe de rebelles constitué d’une fille et de deux garçons. Un jour, Sandrine tombe par hasard sur Serge, un ancien ami du Platzspitz, qui l’emmène dans une vielle maison abandonnée où se réunit une bande de toxicomanes. Elle replonge très vite dans l’addiction au grand dam de Mia qui va dès lors devoir jongler entre sa participation à un spectacle musical de son école, ses nouveaux copains et sa mère qui devient de plus en plus incontrôlable.

Avec une justesse de ton remarquable, Pierre Monnard réalise un long métrage d’une intelligence peu commune qui progresse sur le fil d’une lame de rasoir, bordée d’une part par l’indécence et l’impudeur et d’autre part par l’émotion facile et la naïveté, sans ne jamais tomber ni d’un côté ni de l’autre. Platzspitzbaby regorge de scènes fortes évoquant des situations absolument dramatiques comme une overdose fatale, le laisser-aller et la violence sous-jacente de Sandrine qui explose régulièrement, la présence d’une fillette dans l’antre des drogués ou les moments de désespoir de Mia. En parallèle à ces ténèbres, Pierre Monnard, magistralement assisté par son directeur de la photographie Darran Bragg et les superbes compositions originales de Matteo Pagamici, insuffle une aura salvatrice à son deuxième long métrage grâce à des séquences lumineuses produites par des idées de mise en scène magnifiques. Pour ne pas gâcher le plaisir du spectateur, on n’évoquera pas celle qui revient le plus couramment et ce, dès l’ouverture, mais on citera les moments au bord de la rivière entre amis, le passage entre Mia et son père et surtout cet instant de grâce quand la jeune fille gratte frénétiquement des billets de jeux de hasard dans l’espoir de gagner assez d’argent pour emmener sa mère aux Maldives.

Cette entreprise n’aurait jamais pu voir le jour sans les deux comédiennes qui tiennent les rôles principaux. Elles forment un duo qui force le respect et l’admiration. Pour incarner Sandrine, Sarah Spale, que Pierre Monnard avait déjà dirigée dans les deux premières saisons de la série Wilder, s’est imposé une préparation spartiate autant physique que mentale et cela se ressent parfaitement à l’écran. Quand on sait par exemple que l’actrice est non-fumeuse, on ne peut que saluer sa prestation impressionnante. De son côté, Luna Mwezi donne vie à Mia en endossant à merveille ses nombreuses peines mais aussi ses joies, son espoir et son envie indéfectible de quitter l’enfer dans lequel sa mère l’a entraînée. Elle est tout simplement épatante du début à la fin et prouve une nouvelle fois combien Pierre Monnard dirige admirablement les enfants en obtenant le plus naturellement du monde ce qu’il attend d’eux.

Film à la fois sombre et lumineux qui ne se cache derrière aucun artifice de façade recourant à une émotivité programmée pour évoquer un sujet très grave, Platzspitzbaby est une œuvre splendide qui fera date et restera en mémoire très longtemps.

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