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The Painted Bird

 
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Chemin de croix d’un enfant candide

Dans un scope en noir et blanc sublime, Václav Marhoul adapte le roman de Jerzy Kosinski et signe une oeuvre monumentale qui fera date, très loin du stupide scandale provoqué lors de sa présentation au Festival de Venise 2019.

On les connaît ces polémiques de cours d’école qui ont souvent lieu lors de festivals où une presse en mal de sensationnel n’expose une oeuvre que par les réactions particulièrement idiotes et injustifiés de spectateurs dont l’immaturité n’a d’égal que la sensiblerie. Le Septième Art en regorge malgré lui. Marco Ferreri et Lars von Trier en ont fait régulièrement les frais. Certains médias friands de controverses se sont fait un malin plaisir à décrire l’attitude des privilégiés de la première séance publique de The Painted Bird lors de sa présentation en compétition au dernier Festival de Venise, et il y a eu du lourd: un homme s’est étalé de tout son long dans l’escalier en voulant fuir la salle, une femme élégante devenue tellement frénétique à l’idée de quitter sa place, a frappé son voisin de siège. Et bien sûr, les coupables sont le film et son réalisateur et non la maladresse ou l’hystérie de ces deux spectateurs. Du coup, on nous fait croire que le troisième long métrage de Václav Marhoul est une ignominie ou une panoplie de dépravation comme le qualifiait un salarié du Daily Mail. Mettre en avant ce genre d’inepties ne sert que des intérêts mercantiles (le scandale fait vendre) en ne s’adressant qu’au pire ennemi de l’esprit humain, son émotion, cette arme de destruction intellectuelle qui n’obéit qu’à ses plus bas instincts en lui commandant d’agir avant de réfléchir.
Alors, oui, The Painted Bird n’est de très loin pas une bluette. Il dérange. Il met mal à l’aise. Il expose des situations pour le moins inconfortables pour le corps et le cerveau. Mais c’est avant tout une oeuvre d’art magistrale qui flirte dangereusement avec l’impudeur sans jamais s’y précipiter et distille une effervescence troublante dont le but et de nous transcrire avec une pudeur tangible le parcours douloureux de son personnage principal.

Au milieu d’un pays slave indéfini, un jeune garçon vit seul avec sa tante Marta dans une maison isolée. Il lui a été confié par ses parents pour sa protection. Cultivé et instruit, il laisse dériver au fil d’un ruisseau un petit bateau de sa fabrication sur la voile duquel il a inscrit: «Venez me chercher». Il joue maladroitement au piano La Lettre à Elise de Beethoven. Il assiste Marta quand elle tue un poulet pour leur repas. Un soir, surpris de la découvrir inanimée sur sa chaise, il laisse tomber sa lampe à pétrole qui enflamme toute la demeure. Il passe la nuit dehors. Le lendemain un avion de la Luftwaffe survole le domaine. Le garçon rejoint le village voisin où il est très mal reçu à cause de sa chevelure noire qui détonne sur ces terres ou la majorité des autochtones sont blonds. On l’accuse d’envoûter les vaches et d’empoisonner l’eau. Il est acheté par Olga une guérisseuse qui compare ses yeux sombres à ceux du démon et son manque de dents sur le devant de son maxillaire supérieur à celui d’un vampire. Elle en fait son larbin. Ensemble, ils guérissent leurs patients en leur caressant le ventre avec une couleuvre ou en leur enfilant un flambeau incandescent  dans l’oreille. Tombé malade lorsque qu’une peste s’empare du village, le garçon se fait soigner par Olga de manière radicale. Quelques jours plus tard, alors qu’il est guéri, on le jette dans une rivière. Accroché à une grosse branche d’arbre, il se laisse entraîné par le courant. Ce n’est là à peine que le premier quart de ses mésaventures. Par la suite, son chemin croise celui d’un meunier à la jalousie particulièrement exorbitante, d’un oiseleur fantasque amoureux d’une fille peu farouche, d’un soldat nazi, d’un prêtre malade qui le confie à un distillateur d’alcool au moeurs douteuses, d’une bergère exigeante et d’un tireur d’élite de l’armée russe.

The Painted Bird est intelligemment scindé en neuf chapitres portant le nom ou les fonctions des rencontres que fait le garçon: Marta, Olga, Meunier, Lekh et Ludmila, Hans, Prêtre et Garbos, Labina, Mitka, Joska et Nikodem Ils illustrent les stations de son chemin de croix car le parcours de cet être candide est un implacable calvaire. Le choix de ce nombre n’est pas anodin et renvoie au neuf mois d’une grossesse qui s’achèvera, après beaucoup de souffrances, par la renaissance spirituelle de ce garçon jugé indésirable à cause de sa différence.
Loin de faire de la provocation gratuite, Václav Marhoul suit son personnage au plus près pour nous faire ressentir ce qu’il vit. Grâce à de nombreux plans en vue subjective, il nous montre ce que voit le garçon. Ce procédé pousse le spectateur dans sa réflexion: est-ce que ce qu’il voit à l’écran est réel ou est-ce une interprétation de ce que ressent le héros, une exagération de la réalité, augmentée par l’horreur des situations? Son utilisation du hors-champs est tout aussi remarquable car l’image se focalise sur les réactions que l’on lit sur le visage du personnage. Cette manière de faire est encore plus terrible que la première car elle laisse le temps à l’auditoire de se faire sa propre idée de ce ce que voit le garçon. Dans le même ordre d’idée, c’est parfois le son qui participe à la description des atrocités qui émaillent le film. C’est un bruit qui va faire naître dans le tête du spectateur des images qui n’apparaissent jamais à l’écran.
Václav Marhoul chemine sans cesse sur un fil très ténu qui pourrait à tout moment se briser et précipiter son oeuvre dans l’impudeur la plus graphique. Mais la singulière maîtrise de son art lui permet de tenir en équilibre malgré quelques soubresauts particulièrement gratinés, comme cette scène à la limite du supportable où un groupé de femmes en furie s’acharne sur Ludmila telles des bêtes, ou ce plan traumatisant d’horreur absolue dans la bergerie de Labina.

Parfois le garçon est témoin de monstruosités, parfois il en est la victime directe, mais jamais le cinéaste ne nous incite à avoir pitié de lui. On l’accompagne à tout moment et on observe ses réactions. Il passe d’un chapitre à l’autre soit en se faisant rejeter, soit en s’enfuyant. Malgré tous ses efforts pour se faire intégrer en dépit de ses différences, il est systématiquement banni et on se demande souvent s’il ne va pas finir par devenir aussi abject que les êtres ou les situations qui jalonnent son destin.  Et c’est là toute la force du fond de The Painted Bird qui renvoie directement à la tristement universelle condition de tous ceux qui sont différents physiquement ou culturellement, comme les handicapés ou les réfugiés. Dans ce sens, un des coups de force impressionnant de Václav Marhoul est de faire des personnages comme Hans ou Mitka, qui auraient pu ou dû être les plus ignobles, des être bienveillants envers le garçon. L’autre protagoniste important de ce chef-d’oeuvre c’est le bois que le cinéaste met régulièrement en scène. Parfois, il vient au secours du héros quand il lui sert de refuge dans un arbre contre la pluie ou de cachette dans une forêt. Parfois, il fait son malheur quand il prend feu pour réduire la maison de Marta en cendres ou constitue la matière de la porte de Garbos derrière laquelle le garçon subit les pires outrages. C’est l’essence même de la croix de son périple.

On salue avec la plus grande révérence le courage des neuf producteurs, les costumes inspirés d’Helena Rovna, les décors sublimes de Jan Vlasák, l’image envoûtante de Vladimír Smutný, le montage exemplaire de Ludek Hudec et les performances d’acteurs comme Udo Kier, Harvey Keitel et Julain Sands qui ont eu l’audace d’incarner des personnages à l’ultime limite du défendable. The Painted Bird de Václav Marhoul entre dans le cercle très fermé des meilleures oeuvres cinématographiques qui traitent de l’enfance vécue pendant une période troublée, comme Le Tambour de Volker Schlöndroff, Pelle le conquérant de Bille August, Lore de Cate Shortland ou Wolfkinder de Rick Ostermann.

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