Critique

Bait

 
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Le pêcheur sans bateau

Cinquième long métrage de fiction de Mark Jenkin, Bait réussit une sublime collision entre tradition et modernité dans un village de pêcheurs des Cornouailles.

Martin Ward est pêcheur mais n’a plus de bateau. C’est son frère Steven qui exploite l’embarcation familiale de leur défunt père pour faire des ballades touristiques. Le village de leur enfance s’est transformé en station pour Londoniens argentés en mal d’exotisme et la cohabitation n’est pas toujours des plus heureuse. Martin aime son métier et le pratique toujours depuis la rive. Ses pêches sont modestes. mais il vend son poisson au pub du bled et à quelques clients privés. Il ne désespère pas de pouvoir un jour racheter un bateau comme le prouve l’étiquette sur une boîte à biscuits en métal qui lui fait office de tirelire.

Avec une très grande subtilité, Mark Jenkin confronte deux mondes, l’un moderne avec tous les inconvénients qui vont avec, et l’autre traditionnel avec toute l’amertume et la tendresse qui l’accompagnent. Loin de tout esthétisme purement gratuit, il choisit de raconter ce village dans un film en noir et blanc tourné avec une Bolex 16mm dans un format 1: 1,33. On se trouve donc face à une oeuvre qui pourrait sortir du tout début de l’histoire du cinéma narrant une situation très actuelle.  Non seulement la forme renvoie au fond et vice versa, mais le cinéaste utilise aussi ses outils cinématographiques pour créer une atmosphère toute particulière. A travers les portraits de ses personnages écrits en profondeur, Mark Jenkin fait naître une tension palpable qu’il illustres dans des montages parallèles originaux comme celui de la préparation du bateau et du remplissage d’un frigo. Ce village qui devrait être idyllique a perdu son harmonie et les conflits entre modernité et tradition se répercutent dans la lutte des classes et les différences de générations. Ainsi, le spectateur soupçonne assez rapidement que tout cela va finir dans une explosion tragique, mais Jenkin est bien plus malin et ne vient pas satisfaire cette attente qu’il fait pourtant fertiliser, bien au contraire. La mèche amorcée a une tout autre finalité, celle d’éveiller la curiosité du spectateur. On sort du film plein de questions universelles et sempiternelles. On vient d’assister à une oeuvre qui s’interroge astucieusement sur l’humain et ses différences dans un monde en perpétuelle mouvance, un monde entre son passé, son présent et son avenir et la difficulté de se positionner dans son histoire même. Dans un écrin original et pertinent, Bait touche à plein de sujets qui nous concernent tous à un moment ou à un autre de notre vie. Brillant.

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