Critique

Risque d'évasion

 
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Incarcération en immersion

Datant de 1974, le premier long métrage de fiction de Markus Imhoof suit la détention d’un jeune délinquant au plus près de la la réalité de son époque, en recourant astucieusement à l’aspect documentaire.

Fluchtgefahr s’ouvre sur une photo d’un groupe de jeunes tireurs suisses avec stand de tir et musique de fanfare en fond sonore. La caméra zoome sur un jeune homme brandissant fièrement une coupe pendant qu’un sergent de police lit en voix off un rapport qui établit que Bruno Kuhn a falsifié sa feuille de tir. Il s’est rajeuni pour être intégré dans la catégorie junior, ce qui lui a permis de gagner le titre. Puis, au moment où l’image est figée en gros plans sur son visage, Bruno Kuhn nous apprend que cette affaire date d’il y a six ans, qu’il a été placé en maison de redressement pour une affaire de vélomoteur l’empêchant de suivre un apprentissage de mécanicien, qu’il a écopé de quatre mois après son école de recrue à cause d’un autre forfait, et qu’il travaille désormais dans un garage comme laveur et pompiste. Il emprunte une voiture pour emmener sa copine en balade lors de sa pose de midi, mais le véhicule tombe en panne. Ne pouvant attendre une éventuelle réparation, son amie fait du stop pour ne pas arriver en retard à son travail dans une petite entreprise de nettoyage à sec. Bruno abandonne la voiture défectueuse et se débarrasse de sa blouse professionnelle en la noyant dans une rivière à l’aide de pierres. De nuit et sous une pluie torrentielle, il brise le soupirail d’une villa pour s’y réfugier. Il est arrêté alors qu’il se prélasse en peignoir dans un canapé confortable.

Après cette introduction rapide d’une douzaine de minutes, le long métrage nous plonge dans l’univers carcéral avec un réalisme proche du documentaire. Pour élaborer son scénario, Markus Imhoof s’est investi rigoureusement en travaillant sous couverture pendant deux mois comme gardien à la prison de Thorberg à Berne. Il a noté scrupuleusement ses observations que l’on retrouve intégrées dans le film. Il a aussi travaillé un mois au service de recherche de la police cantonale de Berne. Ses personnages principaux découlent directement de cas authentiques qu’il a pu étudier lors de ses deux expériences. Dès lors, il parvient brillamment à immerger ses spectateurs dans ce monde fermé si particulier. Avec Bruno, on découvre l’univers carcéral des années 70 régi par des règles très spécifiques. Evidemment, on le voit dans sa cellule mais le cinéaste nous fait visiter tous les aspects d’une prison, de la cour extérieure au bureau des gardiens, en passant par les douches ou les ateliers dans lesquels les détenus effectuent des tâches mécaniques et terriblement répétitives. On assiste aussi aux visites de l’amie et de la mère de Bruno, et à ses interrogatoires. C’est grâce à ces derniers que Markus Imhoof parvient à tisser une trame dramatique maligne. D’abord fortement soupçonné d’avoir participé à un hold-up à main armée qu’il nie farouchement, Bruno se l’approprie par vanité car il pense avoir trouvé sa voie dans le banditisme. A cette mise en scène au naturalisme particulièrement cru, Markus imhoof adjoint une direction d’acteurs remarquable mêlant comédiens professionnels et véritables détenus. A côté de l’excellent Wolfram Berger dans le rôle de Bruno Kuhn, on notera la très bonne performance de Roger Jendly dans le rôle d’un prisonnier romand à la grande gueule. Une expérience cinématographique et humaine qui vaut sérieusement le détour.

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