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La barque est pleine

 
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Terre d’asile?

Das Boot ist voll (La barque est pleine) de Markus Imhoof fait partie du patrimoine cinématographique suisse. C’est un film brut qui évoque sans concession la mentalité suisse durant la Deuxième Guerre mondiale avec toute l’hypocrisie qui accompagne sa fameuse neutralité. Une claque monumentale magistralement interprétée.

En pleine Deuxième Guerre mondiale, un groupe disparate s’échappe d’un train au milieu de la campagne suisse, non loin de la frontière autrichienne. Il y a un vieil homme, une jeune femme, un jeune homme, une jeune fille, un garçon de six ans (tous juifs) et un déserteur nazi. Cachés dans une cabane, ils sont surpris par Anna Flueckiger qu’ils supplient de ne pas les dénoncer. Elle les ramène chez elle au restaurant Du Moulin qu’elle tient avec son mari Franz. Mais quand ce dernier les découvre, il tient à rester dans la légalité et avertit le policier du village, Bigler. Le groupe se voit contraint de former une famille improbable et grotesque.

En ramassant l’action de son film à quelques jours seulement, Markus Imhoof parvient magistralement à décrire un pays et ses mentalités grâce à un microcosme qu’il scrute tel un entomologiste. Prenant le parti pris judicieux de la crudité, il dégraisse l’esthétique de son long métrage de tout artifice, comme les éclairages non naturels ou la musique de fosse. Sa caméra lui sert de témoin pour montrer et faire voir ce qu’il se passe dans de longues scènes peu découpées. Le spectateur est par conséquent pris à parti. Il assiste à ce qui se déroule sous ses yeux comme s’il était face à un documentaire. C’est d’ailleurs parfaitement ce qu’est Das Boot ist voll: un document. Il fallait des comédiens et une direction d’acteurs hors-pair pour parvenir à ce résultat et l’ensemble de la distribution dirigée exemplairement par Markus imhoof remplit parfaitement le contrat. Tous et toutes endossent leurs rôles avec une conviction dans l’oeuvre qui imprègne mémorablement chaque séquence.

Ce long métrage essentiel qui fut nommé à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 1982, est à la fois l’auscultation de la peur d’être réfugié et mal venu, et celle des réactions face à l’étranger dont on aimerait ne pas avoir à s’occuper. Il éclaire parfaitement sur la définition très extensible que l’on peut se faire de la neutralité suisse qui s’avère ici être une notion très fluctuante. Comme des uppercuts, il frappe régulièrement son auditoire de questions primordiales qui se rapportent à la problématique universelle et intemporelle de l’intérêt. Doit-on faire passer l’individualisme et le confort avant la détresse et la misère? En quel nom peut-on refuser d’aider ceux dont la vie même en dépend? Le plan final est la parfaite illustration de ce conflit existentiel par excellence.

Huit ans plus tard en 1982, c’est avec un film s’interrogeant sur les mêmes questions que la Suisse gagnera son seul Oscar du meilleur film en langue étrangère grâce à Reise der Hoffnung (Voyage vers l’espoir) de Xavier Koller. Preuve que le petit pays neutre au milieu de l’Europe n’en a pas fini de se questionner sur sa propre mentalité et son identité intrinsèque.

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