Critique

1917

 
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Ceci n’est pas un plan séquence

Se basant sur les souvenirs de son grand-père, Sam Mendes signe un long métrage qui magnifie de manière sublime sacrifice, camaraderie et humanisme dans un contexte proche de l’enfer.

Avril 1917. Pendant une rare pause entre deux batailles lors d’une fin de journée ensoleillée quelque part dans le Nord de la France, le Caporal anglais Blake (Dean-Charles Chapman) est prié de rejoindre le poste du Général Erinmore (Colin Firth) en emmenant avec lui un homme de son choix. Accompagné par son camarade le Caporal Schofield (Georges MacKay), il traverse une longue galerie pour atteindre son but. Là, le Général lui confie une mission: rejoindre les troupes du Colonel MacKenzie (Benedict Cumberbatch) avec le message d’annuler l’assaut prévu le lendemain à l’aube car il vient d’apprendre que c’est un piège ourdi par les ennemis allemands. La vie de mille-six-cents soldats britanniques et alliés en dépend. Parmi eux figure le frère aîné de Blake et c’est pour cette raison que le Général l’a choisi pour porter ce bout de papier crucial. La dizaine de kilomètres que doit parcourir Blake et Schofield passe par un no man’s land qui semblerait avoir été fui par les forces allemandes, une petite ville et une forêt.

Sam Mendes, magistralement appuyé par son chef opérateur Roger Deakins, prend le parti d’évoquer cette aventure en ayant recours à une caméra narratrice qui suit les deux camarades à la trace. Cette dernière a pour but de témoigner de leur périple et non d’immerger le spectateur, comme l’ont très maladroitement analysé certains, puisque elle ne possède aucun point de vue subjectif et ne représente personne de concret. Cette audace aussi bien technique que narrative place l’auditoire dans une position de témoin privilégié et non d’acteur de l’action comme ce serait le cas dans un jeu vidéo par exemple. On a ici, non pas un plan séquence comme on a pu le lire et l’entendre un peu partout, mais une prouesse beaucoup plus subtile qui transcende cette grammaire cinématographique très précise. Avant toute chose, il y a un monteur crédité au générique, Lee Smith. Et on sait pertinemment que les technologies en perpétuelle évolution permettent aujourd’hui de tricher en matière de  très long plan en mouvement, comme on l’a vu récemment dans Birdman d’Alejandro G. Iñárritu. L’image numérisée est malléable à merci et on peut sans autre raccorder deux prises de vue pour n’en faire qu’une. L’illusion est parfaite et le noble métier de cinéaste peu être comparé à celui de prestidigitateur. Normal dès lors que l’on ne dévoile pas ses tours de passe-passe afin de ne pas briser la magie qui en découle. Et 1917 va même plus loin car il contient un véritable coup de génie pour casser cette illusoire continuité en se scindant en deux séquences remarquablement distinctes du point de vue temporel. C’est là tout le propre de l’art: transcender les outils qui sont à sa disposition.

Le long métrage de Sam Mendes regorge de scènes mémorables. Le no man’s land est jonché de cadavres putrides dont les corbeaux et les rats font leur festin. Il y a même à ce moment-là un passage à la fois drôle et atroce qui illustre à merveille l’absurdité de la guerre sous la forme d’un pied-de-nez tout britannique quand il s’agit d’évoquer ces choses-là. L’épisode de la galerie souterraine sert de révélateur à la complicité sans faille entre les deux hommes et la renforce. La séquence se déroulant dans une cour de ferme marque un coup de théâtre narratif très fort et fait entrer concrètement l’ennemi dans le récit. La ville est le théâtre d’un moment en apesanteur d’une rare beauté. On assiste à une rencontre inattendue entre deux êtres perdus au milieu de l’enfer. Et le final en apothéose magnifie la détermination et l’honnêteté à travers un personnage qui s’avère être un vrai héros, un anonyme que la force des choses élève à un rang qu’il ne visait pas.

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