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The Irishman

 
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Le peintre de maisons

Martin Scorsese revient au film de gangsters afin de radiographier quarante années de l’histoire américaine par le truchement du crime organisé, véritable virus d’un pays allégué à l’argent au détriment de nombreuses vies humaines.

The Irishman est le vingt-cinquième long métrage de fiction de Martin Scorsese. C'est sa neuvième collaboration avec Robert De Niro, sa sixième avec Harvey Keitel et sa quatrième avec Joe Pesci qu’il a fallu convaincre de sortir de sa retraite pour ce film exceptionnel. Pour la première fois de sa très riche carrière, le réalisateur new-yorkais dirige Al Pacino qui lui offre une prestation d’anthologie. Il retrouve le milieu du crime organisé dont les fleurons de sa filmographie sur le sujet sont Mean Streets, Goodfellas (Les Affranchis) et Casino. Pendant trois heures et vingt-neuf minutes, il nous conte comment Frank Sheeran (Robert De Niro), vétéran de la Deuxième Guerre Mondiale et camionneur d’origine irlandaise, va pénétrer la mafia italo-américaine et devenir un tueur à gage à son service. On suit donc l’ascension de Frank Sheeran qui vit une sorte de rêve cher au pays roi du capitalisme. Il s’enrichit, peut offrir des cadeaux à sa femme et à ses quatre filles. C’est la grande vie comme on dit, surtout pour un homme d’origine très modeste. Mais forcément, il est obligé de cacher sa soudaine richesse en mentant aux siens, prétextant qu’il gagne au jeu.

Le film s’ouvre dans un home pour personnes âgées où la caméra vient chercher Frank, assis dans son fauteuil roulant, en train de raconter sa vie à un hypothétique auditoire. Frank s’attarde surtout sur sa relation avec Russell Bufalino (Joe Pesci) qui fut sa porte d’entrée dans le crime organisé. Il nous narre une longue virée en voiture qui doit l’amener lui, Russell et leurs femmes respectives, au mariage du fils de Billl (Ray Romano), frère de Russell. La première des nombreuses pauses cigarettes pour satisfaire l’addiction de ces dames est l’occasion d’un flash-back sur la rencontre entre les deux hommes. Alors qu’il est chauffeur-livreur de viande, Frank commence à détourner de la marchandise pour le compte de Skinny Razor (Bobby Cannavale). Mais son arnaque tourne court. Frank, membre du puissant syndicat des camionneurs, est défendu par l’avocat Bill Bufalino et sa route recroise celle de Russell. Dès lors, ce dernier le prend sous son aile et lui confie des missions de plus en plus meurtrières grâce à son passé de soldat. Une discussion entre les deux nouveaux amis permet à Scorsese de faire parler ses comédiens en italien et de revenir sur l’épisode de la vie de Frank quand il participa à la libération de l’Italie en exécutant méthodiquement des nazis. Très satisfait de son ouaille, Russell lui confie le rôle de protecteur de Jimmy Hoffa (Al Pacino), chef charismatique du syndicat des camionneurs. Lors de leur premier contact au téléphone, Jimmy Hoffa demande à Frank: «J’ai entendu dire que tu peins des maisons.» Jimmy confirme et ajoute: «Je fais aussi ma propre charpente.» En deux phrases au langage codé, on comprend que Frank est un tueur et que Jimmy est parfaitement conscient que son syndicat est soutenu par des mafiosi hauts placés.

Construit autour de ce long voyage en voiture vers les noces du fils de Bill Bufalino, le nouveaux chef-d’oeuvre de Martin Scorsese embrasse quatre décennies de l’histoire américaine où politique et mafia sont intimement liées jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir. Par exemple, Frank amène des armes qui serviront à l’épisode de la Baie des Cochons à Cuba car le crime organisé espérait pouvoir reconquérir les casinos de l’île après l’éviction de Fidel Castro. Jimmy Hoffa vouait une haine viscérale à Bobby Kennedy qu’il considérait comme un petit bourgeois de bonne famille. Grâce à ces épisodes cruciaux de l’histoire des Etats-Unis mondialement médiatisés, le cinéaste peut mêler images d’archives et reconstitution, donnant à son film l’aspect documentaire indéniable et incontournable qui englobe son sujet. Contrairement à Goodfellas et Casino qui abordaient la mafia sous un jour principalement romanesque et glamour, The Irishman possède une couleur beaucoup plus naturaliste pour ne pas dire crue. Scorsese parle de confiance et de trahison en nous montrant clairement que dans ce milieu peu reluisant un ami peut devenir, d’un jour à l’autre, un ennemi à abattre et ce pour la bonne marche des affaires. N’y a-t-il pas là plus belle allégorie de ce qu’est le vraiment le capitalisme, ce système vicieux par excellence qui fait allégeance à l’économie et à l’argent tout puissant? Devenu gênant pour les pontes du crime organisé, Jimmy Hoffa en fera les frais et on ne retrouvera jamais son corps.

Projet qui tient à coeur Scorsese depuis plus de dix ans, The Irishman relève un défit technique de taille: rajeunir et vieillir les comédiens qui incarnent leurs personnages à tous les stades de leur existence. Il a été question de confier les rôles à différents acteurs mais le résultat était peu probant et ne satisfaisait pas le cinéaste qui refusait aussi catégoriquement que ses interprètes soient affublés de capteurs, ce qui aurait altérer leur jeu. C’est grâce à Pablo Helman, superviseur des effets spéciaux de Silence, précédent film de Scorsese, que le challenge put être relevé par le biais d’un test concrétisé d’après une scène de Goodfellas. Ce subterfuge numérique est troublant à l’écran et permet aux acteurs d’incarner littéralement leurs rôles et d’être très crédibles aux différents âges qu’ils jouent, de la vigueur de la fleur de l’âge à la fatigue de la vieillesse. Il faut voir Joe Pesci parcouru de tremblements dans sa chaise roulante suite à un AVC, pour s’en convaincre pleinement. Et c’est un plaisir de redécouvrir ce comédien dans la peau d’un capot mafioso avec toute la gouaille qui l’accompagne. Robert De Niro revient sur le devant de la scène dans un rôle fait sur mesure qu’il empoigne corps et âme. Harvey Keitel nous gratifie de quelques apparitions dans le rôle d’un chef local de la pègre new-yorkaise. Et enfin, Al Pacino explose dans ce film où il détient les meilleures séquences comme par exemple ses envolées lyriques en orateur syndicaliste. La scène où il se confronte à Tony Provenzano (très bon Stephen Graham), représentant directe de la branche sicilienne de la mafia, au sujet de son retard et de sa tenue vestimentaire, fait partie des meilleurs moments de cinéma de l’année.

Martin Scorsese n’oublie pas non plus l’humain en nous montrant Frank Sheeran en conflit avec sa famille et surtout sa fille aînée Peggy (très forte présence quasi muette d’Anna Paquin malgré la rareté de ses interventions) qui le rejette. La scène où son père vient faire comprendre à un épicier de manière musclée qu’on ne touche pas à sa fille, même si elle est en tort, relève du miracle cinématographique comme il en existe régulièrement dans la filmographie du réalisateur de La Dernière Tentation du Christ. En bon catholique irlandais devenant vieux et malade après avoir fait un peu de prison, Frank commence à émettre des regrets et tient à faire connaître les exactions dont il fut l’auteur. The Irishman se conclut par une confession, élément purement hypocrite de la religion catholique et véritable pain béni pour les mafiosi puisque, moyennant quelques minutes chez un prêtre, elle permet de tout effacer pour mieux recommencer en toute impunité, ou de partir définitivement, l’âme apaisée. Argent, religion et violence, la trilogie qui a vu naître les Etats-Unis tels qu’ils sont devenus aujourd’hui, fait de Martin Scorsese, le cinéaste américain par excellence: elle a nourri son art qui, à son tour, la magnifie pour mieux la condamner et la juger.

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