Critique

Joker

 
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Rira bien qui rira le dernier

Personnages complexes avec un Joaquin Phoenix au firmament de son art, noirceur du récit, musique qui atteint des sommets, rythme irréprochable, photographie et décors en parfaits synonymes de ce que doit être Gotham City: Joker franchit allègrement le seuil restreint des chefs-d’oeuvre. 

Heureusement, Todd Phillips est définitivement sorti de son immaturité des débuts quand il signait des vulgarités potaches pour amuser la galerie comme Road Trip, Starsky & Hutch, Due Date et The Hangover et ses deux suites. Puis ll y a eu War Dogs qui souffrait encore un peu de bavardage excessif et d’une complication trop démonstrative. Aujourd’hui il propose Joker qui n’est rien de moins que l’un des meilleurs films de l’année et repart du Festival de Venise avec le Lion d’Or: élucubration du Jury? Sûrement pas. Avec Scott Silver, il est l’auteur d’un scénario magnifique de noirceur qui rappelle les plus grandes heures des tragédies grecques les plus célèbres.

Gagnant très modestement sa vie en faisant le clown publicitaire devant des enseignes commerciales de Gotham City, Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) souffre d’une maladie psychique qui le fait rire de manière incontrôlée. Il se ballade avec des petites cartes expliquant cet état de fait pour se disculper auprès des passants qu’il pourrait déranger. Il n’est absolument pas considéré comme le montre la scène où il se fait tabasser par une bande de petits voyous qui s’attaque à lui de manière purement gratuite pour s’amuser. Il partage sa vie avec sa vieille mère (Frances Conroy) qui ne sort jamais de chez elle, passant son temps devant la télévision. Mais Arthur a de l’ambition: il veut faire du stand-up et s’imagine invité dans le talk show de Murray Franklin (Robert De Niro). Un soir, dans cette mégapole en plein déclin croulant sous les ordures qui l’envahisse, il est témoin d’une incivilité sordide. Il prend le parti de la victime en dépassant les bornes de la légalité et devient malgré lui un justicier iconique. Rira bien qui rira le dernier.

Arthur Fleck est un personnage sublimement complexe et il fallait tout le talent de l’hallucinant Joaquin Phoenix pour lui rendre grâce. Il est tout bonnement génial et prouve une nouvelle fois qu’il peut absolument tout faire et de façon magistrale. La scène où il rencontre le jeune Bruce Wayne, qui deviendra son ennemi juré, à travers une grille de portail, est tout bonnement du niveau du chef-d’oeuvre. Les moments qu’il partage avec un Robert De Niro que l’on avait pas revu en si belle forme depuis longtemps sont en totale apesanteur, distillant à la fois malaise profond et tendresse infinie. Joaquin Phoenix sait parfaitement doser les attitudes d’Arthur Fleck quand il faut. Il signe là une performance extraordinaire qui fera date dans l’histoire de l’interprétation. Sans que l’hommage soit lourdement appuyé, on pense au Travis Bickle (encore Robert De Niro) dans Taxi Driver 1976 de Martin Scorsese pour son côté auto-justicier. Il est assez peu pertinent de parler de vengeance car ce personnage n'a personne à venger si ce n'est lui même de la société dans laquelle il évolue. En aidant quelqu'un de manière tout d'abord chevaleresque il franchit la légalité en pratiquant une philosophie chère à la suprématie blanche: l'auto-justice. Et c'est elle qui va le faire virer ou, en tout cas, être l'élément déclencheur du changement de sa personnalité qui était préalablement un terreau fertile à ce retournement radical. Et c'est là toute l'ambiguïté peu commune de ce genre de produit car on ne peut s'identifier à ce personnage de manière saine, tout au plus, on peut le trouver fascinant, mais pas le défendre ou vouloir lui ressembler. Le film cerne parfaitement cette ambivalence et certains l'admireront, malheureusement, pour de très mauvaises raisons.

Arthur Fleck peut aussi rappeler un autre personnage d’un film de Martin Scorsese: Rupert Pupkin (toujours Robert De Niro) dans The King of Comedy (La Valse des pantins 1983). Mais, c’est fait de manière très subtile car, contrairement à Rupert Pupkin qui est prêt à tout pour passer à la télévision, Arthur Fleck voit, lui, s’ouvrir les portes d’un univers qu’il n’ose imaginer qu’en rêve et ces dernières l’accueillent dans le seul but de se moquer de lui, en tout cas au début. Joker est un film complexe qu’il faut aborder avec intelligence et se départit largement des produits de super héros qui jusqu’alors ne s’adressaient qu’à l’émotion primaire de ses spectateurs. Les références vont ici dans ce sens et servent à la fois le récit et la plastique de l’oeuvre. Même Thomas Wayne (Brett Cullen), père du futur Batman devient un personnage ambigu. C’est dire si Joker sort du lot.

Tout dans ce chef-d’oeuvre mémorable a été sciemment pensé pour parvenir à concrétiser une tragédie dans son sens le plus noble du terme. Mark Bridges, décorateur attitré du très grand Paul Thomas Anderson, façonne un Gotham City d’une splendide noirceur comme on ne l’avait encore jamais vu. Lawrence Sher, qui suit fidèlement Todd Phillips depuis ses débuts, signe une photographie restituant parfaitement l’aspect sombre de l’univers qu’elle dépeint et des personnages qui l’habitent. Jeff Groth, qui monte son troisième long métrage pour Todd Phillips depuis The Hangover Part III, dose parfaitement ses effets de style, sachant prendre son temps aux moments opportuns et devenir plus énergique quand les situations l’imposent. Et enfin, la compositrice islandaise Hildur Guðnadóttir qui fit son apprentissage cinématographique en qualité de violoncelliste pour l’immense et regretté Jóhann Jóhannsson avant de signer les partitions mémorables de Tom of Finland, Mary Magdalene, Sicario: Days of the Soldato qu’elle repris suite au décès prématuré de son mentor ou, récemment, de la série Chernobyl, est l’auteur d’une musique qui empoigne le sublime. Elle propose ici un festival magistral qui met en vedette son outil de prédilection, le violoncelle. Par son étude approfondie et très riche de cet instrument qui peut autant bien faire entendre la gravité de l’enfer que la sérénité la plus céleste, sa composition devient un personnage à part entière de Joker.

Grâce à ce monument, DC peut se vanter de posséder un vrai chef-d’oeuvre, ce qui n’est de loin pas encore le cas de son concurrent Marvel.

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