Critique

The Dead Don't Die

 
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Ode à la marginalité

Jim Jarmusch utilise le film de zombies pour nous faire part de son avis sur la situation actuelle d’une société qui a perdu ses repères en se lançant dans des combats chimériques perdus d’avance par trop de prétention.

A Centerville, petite bourgade américaine comme il en existe des milliers, il y a un peu plus de 700 habitants bien représentatifs de la société contemporaine n’ayant comme seules références politiques et sociétales que le capitalisme. Ce matin-là, le shérif Cliff Robertson et son adjoint Ronnie Peterson cherche Bob l’Ermite qui vit dans les bois près du cimetière car le Fermier Miller l’accuse de lui avoir volé une de ses poules. C’est dire si les trois policiers de la ville sont submergés de travail. Puis, on fait gentiment connaissance de quelques résidents de Centerville: facteur, directeur de motel, tenancière du café, gérant d’une station-service bazar très geek, etc. Tout le monde connaît tout le monde et la discussion actuelle porte sur l’aspect de la lune qui n’est pas comme d’habitude et sur les jours qui se prolongent de manière inquiétante. Pour ne pas être totalement coupés du monde, les gens de Centerville sont reliés au reste de la planète par les médias, mais les ondes commencent aussi à se comporter comme elles veulent. On sait juste que le sujet d’actualité du moment se concentre principalement sur le fait que la planète a dévié de son axe. C’est manifestement dû à des travaux de fracturation au niveau du pôle effectués par quelques grosses sociétés cautionnées par l’Etat, à la recherche d’une quelconque énergie fossile. Et c’est sans doute cet affront qui réveille les morts du bled dés la nuit suivante car la Terre n'aime pas du tout que l'on tripatouille dans ses entrailles. Une tribu amérindienne du Canada l'a très bien compris: «Si la Terre enfouit des choses en son sein ce n'est pas pour rien. Les déterrer constitue une absurdité totale.»

Voilà, les bases sont posées, les morts-vivants sont lâchés et on connait la raison de leur présence. Jim Jarmusch les a voulu dans leur forme la plus classique: ils sont lents, maladroits et affamés. Seul leur nombre peut poser problème. On a donc droit à des scènes particulièrement gore dans lesquelles Iggy Pop, entre autres, prend un malin plaisir à dévorer ses victimes vivantes. Mais ce sont surtout les réactions des habitants de Centerville qui intéressent l’auteur. Il a à loisir de déployer son humour très personnel par des gags assumés, soit visuels, soit oraux. Les répliques font mouche. Le comique joue sur les répétitions, à l’instar de Ronnie Peterson qui ne cesse de clamer que tout cela va mal finir, ce qui a le don d’énerver son chef. Jarmusch s’amuse avec les règles inhérentes au genre quand, par exemple, il fait intervenir un trio de jeunes de passage dans la ville. Vont-ils apporter quelque chose de nouveau? Peuvent-ils devenir les sauveurs de la ville? Leur présence va-t-elle faire virer le cour du récit? La réponse du cinéaste à ces questions sera expéditive et radicale.

C’est lors de la deuxième nuit où tout ce qui est mort revient à une forme de vie primitive que le film prend toute sa dimension de farce sociale, tendant vers une forme de nihilisme. Ces zombies tout frais tentent de renouer avec leur passé et leurs habitudes, bonnes ou mauvaises. Les vivants sont submergés et vont mal réagir face au problème. Le cinéaste se permet de les juger en insufflant à chacun d’entre eux une tare qui justifie sa fin inéluctable. Il pousse le vice en se débarrassant de l’un de ses personnages (formidable Chloé Sévigny) car il est trop émotif. Jarmusch règle ses comptes et il le fait dans un délire inspiré d’un genre populaire par excellence, ayant depuis longtemps atteint ses limites créatives de fond et de forme. Et, comme à son habitude, et ce depuis son premier long métrage, il va prendre la défense des marginaux de Centerville représentés par Bob l’Ermite et la nouvelle directrice des pompes funèbres (Tilda Swinton en état de grâce) que tout le monde croit débarquée d’Ecosse. Pour eux, le réalisateur réserve un sort totalement différent de celui du reste de la population. Il va même encore plus loin en se permettant une mise en abîme, à la fois purement comique, mais aussi témoin de son désarroi face à la société occidentale actuelle et américaine en particulier.

Jarmusch ose et c’est là la marque des plus grands artistes parce qu’ils savent pertinemment que l’audace ne paie que très rarement. Cette dernière sort trop des sentiers battus, des voies de garages ou des autoroutes balisées. Elle interpelle et aujourd’hui, on n’aime plus cela, on ne pense qu’à son petit confort douillet, à vivre des sensations, spectaculaires certes, mais bien au chaud chez soi. Et quand on se lance dans des combats chimériques, on se trompe d’ennemis ou on a la prétention de vouloir sauver quelque chose comme la planète avant de se débarrasser des lois antisociales qu’on a laissées se propager comme des virus. A Centerville, les vivants sont les manifestants pro-climat et les zombie sont la Terre. Et il est déjà trop tard: il fallait réagir avant.

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