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Everybody Knows

 
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Le poids des secrets

Une nouvelle fois très inspiré par les tourments sombres de l’évolution de l’âme humaine, Asghar Farhadi signe un film qui joue avec certaines règles du thriller pour mieux sonder notre époque et ses dérives.

Tout commence pourtant de la manière la plus joyeuse qui soit. Laissant son mari Alejandro (Ricardo Darín) en Argentine, Laura (Penélope Cruz) débarque dans son village natal espagnol avec sa grande fille Irene et son petit garçon pour assister au mariage de sa soeur cadette. Tout respire le bonheur. Le temps est radieux, les retrouvailles sont chaleureuses et la noce s’annonce en tous points festive. Mais Irene disparaît pendant que la soirée bat son plein, au moment où la pluie s’invite aux festivités. Et ce nuage sombre chargé de lourds secrets, où se mêlent sentiments inavoués, cachoteries matérielles et humaines, sert de révélateur à un non-dit prenant différentes formes, bien que, comme l’explicite clairement le titre, tout le monde sait. Laura cherche sa fille avec l’aide d’un ancien amant, Paco (Javier Bardem) à qui elle fait une révélation, mais est-ce la vérité ou une manière sournoise de l’impliquer encore plus dans cette enquête?

Plus que le thriller vanté sur la publicité qui accompagne la sortie du film pour s’attirer la bienveillance d’un public espéré nombreux, le nouveau long métrage d’Asghar Farhadi, qui a le double honneur d’être en compétition et d’ouvrir le Festival de Cannes 2018, joue avec son intrigue faussement policière ne constituant qu’un aspect mineur et un artifice technique pour mieux sonder les tourments qui peuvent habiter l’âme humaine. Très vite dès l’apparition du drame, on remarque que les sourires et les joies des protagonistes ne sont que des masques pour dissimuler non pas leurs propres personnalités mais d’autres masques. La disparition d’Irene et ses conséquences font s’effondrer ces façades minutieusement et laborieusement construites au fil des années, soit pour oublier, soit pour passer à autre chose. Ces murs de protection bâtis dans l’urgence pour dissimuler quelque chose tombent en s’effritant irrémédiablement, laissant place à une colère trop longtemps retenue qui s’avère aussi factice par son manque de sincérité. Cela nous donne des scènes assez extraordinaires que l’on devrait trouver bêtement pathétiques mais qui s’avèrent révélatrices d’un mal beaucoup plus sournois.

Farhadi montre que la société néo-libérale pousse jusqu’au morbide ceux qui l’acceptent sans autres formes de procès à renier toute solidarité, sympathie, voire humanisme pour privilégier l’égoïsme, la fausse empathie dans sa forme la plus condescendante chère à cette civilisation qui déifie celles et ceux qui obtiennent par ruse les rôles de chefs, leaders ou autres gourous. Ce n’est dès lors pas étonnant de constater que le personnage qui semble le plus intègre soit finalement le seul à perdre quelque chose de cher. Everybody Knows devient du coup une sublime tragédie de notre époque mettant en scène des êtres qui ont perdu la foi en eux-mêmes et sont prêts à tout pour se sentir à l’aise matériellement et mentalement dans un monde obligeant celles et ceux qui le refusent à se battre contre un pouvoir qui n’attend que cela pour riposter par la violence, en la légitimisant dans une spirale infernale qui semble partie pour ne jamais trouver une échappatoire salutaire. Le cinéaste tient son discours jusqu’au dernier plan de son film dont le silence en dit long, malgré la résolution de l’intrigue dramatique qui n’est ici pas du tout le clou de l’oeuvre.

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