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The Square

 
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                                               Le musée de l’égoïsme

Le grand cinéaste suédois s’attaque au matérialisme, à l’art et aux relations humaines avec son regard implacable et décalé. 

Dans la séquence initiale de The Square, long métrage scandinave et en même temps international (le film est une co-production entre la Suède, l’Allemagne, la France et le Danemark), une journaliste américaine (Elisabeth Moss) demande à Christian (Claes Bang), conservateur d’un musée à Stockholm, qu’est-ce qu’il voulait dire par une certaine phrase publiée sur internet. L’homme de culture, qui cite différentes pensées sans aucune idée apparente de leur vrai sens, semble aussi confondu qu’elle en entendant ses propres mots.

On pourrait imaginer, sur la base de ces premières minutes, que la nouvelle réalisation de Ruben Östlund (PlayTurist) aura pour objet la satire de l’art contemporain, thématique qui est effectivement développée tout au long du film avec plusieurs idées fascinantes, y compris une vidéo de YouTube qui fait partie des moments cinématographiques incontournables de 2017, ainsi que des apparitions plutôt surréelles d’acteurs comme Dominic West (la série The Affair) et Terry Notary (Kong: Skull Island). Mais le Suédois s’intéresse également et surtout aux contradictions humaines, notamment l’égocentrisme d’un homme qui parle de l’égalité totale mais se croit supérieur aux autres (le fait qu’il s’agit d’un Danois domicilié en Suède accentue cet aspect surtout si on a quelques connaissances des deux cultures/langues).

Ce n’est pas un hasard que l’événement déclencheur du chaos qui dominera les 2h30 du récit soit le vol d’un téléphone portable, puisque la communication et ses problèmes, au niveau des malentendus interprétatifs et linguistiques, sont les enjeux principaux de cette tragicomédie absurde et ironique sur le matérialisme, l’ambition, l’amour (ou plutôt le sexe) et l’immigration dans un contexte multiculturel comme celui de la Suède contemporaine. Une société que l’on croit reconnaître avant de plonger à plusieurs reprises dans un univers tout à fait personnel et bourré d’étrangetés, ainsi que d’un certain cynisme qui peut se résumer avec la phrase qui accompagne une des installations d’art dans le musée: «Vous n’avez rien.»

Comme toujours chez Östlund, nous rions surtout parce qu’on est gênés, témoins d’une situation qui se fait toujours plus exagérée mais qui, dans un même temps est profondément reconnaissable: n’agirions-nous pas de la manière semblable si certaines circonstances s’imposaient dans notre vie? Le tout est aussi raconté, de façon cohérente avec l’environnement représenté, avec une précision formelle éblouissante, qui expose à la fois la beauté des créations modernes et la laideur (pas forcément physique) des créateurs, dans un crescendo vertigineux de géométries hypnotiques et glaçantes.

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