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Faute d'amour

 
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                                                La haine éternelle

Le grand cinéaste russe signe un portrait glaçant et largement passionnant de la destruction d’un couple, en abordant aussi les dogmes religieux de son pays. 

Loveless (Nelyubov) s’ouvre sur des plans fixes de paysages hivernaux en Russie, en nous signalant d’emblée que le récit n’aura presque aucune gaieté. Impression confirmée tout de suite par la présentation d’une famille troublée: lui a mis enceinte une autre femme et doit cacher son divorce à cause du dogmatisme de son patron (tous les employés doivent être mariés et baptisés), elle a un amant et ne s’entend plus tellement bien avec la progéniture, un garçon de douze ans dont le quotidien est devenu une sorte d’enfer. Et quand le gosse disparaît, la situation empire.

Le nouveau film d’Andrey Zvyagintsev, cinéaste primé à Cannes en 2014 pour le scénario de Leviathan et de retour en compétition avec ce récit glauque et fascinant, est un produit triple: une analyse de la mort d’une histoire d’amour (même si la femme admet ne jamais avoir aimé son ex-mari), un drame sur la disparition d’un enfant et un portrait critique de la société russe de nos jours. Le mélange n’est pas toujours réussi pendant les deux heures et sept minutes du long métrage, notamment en ce qui concerne l’aspect plus strictement politique, mais la mise en scène très précise nous offre plusieurs moments éblouissants, surtout avec la pudeur ironique des scènes charnelles: comme il s’agit d’actes sexuels illicites, ils sont quasi entièrement montrés dans une obscurité qui met en avant la moralité tordue de ce microcosme glacial. Certes, une des participantes est aussi visiblement enceinte, ce qui a vraisemblablement imposé une approche qui n’implique pas le risque du trash.

Loveless n’est pas seulement le titre du film, c’est aussi le point de vue de Zvyagintsev par rapport à ses deux personnages principaux: leur charme dégoûtant est complètement dû au manque d’empathie derrière la caméra, qui souligne l’aspect grotesque des relations humaines dans un contexte où l’humanité a disparu depuis longtemps. Ce n’est pas forcément facile à digérer, surtout lors de l’absence du fils qui générait un minimum de sympathie dans ce fleuve de haine (pendant la séance de presse cannoise certaines collègues mères ont réagi de manière plutôt forte à certains endroits), mais c’est un fleuve dans lequel on navigue avec beaucoup d’admiration pour la rigueur formelle et l’absence de compromis chez un réalisateur très audacieux. 

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