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Le Train de sel et de sucre

 
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Voyage vers la haine

Périple chaotique sur les rails du Mozambique en pleine guerre civile, le long métrage de Licinio Azevado, présenté sur la Piazza Grande de Locarno en 2016, est un film indispensable dans la trop grande famille des horreurs humaines.

Comboio de Sal e Açucar (Le Train de sel et de sucre) de Licinio Azevedo invite ses spectateurs à un voyage en train dans le Mozambique en guerre de la fin des années 80. Ce convoi particulier doit relier Nampula à la frontière du Malawi où deux denrées précieuses s’échangent: du sel contre du sucre. Il est escorté par une troupe de soldats car la voie de chemin de fer est sujette à des attaques et à des sabotages. Avant le départ qui tarde toujours à venir, les militaires et les passagers emportent avec eux des rails et des traverses indispensables. L’un des officiers de la troupe, le Lieutenant Taiar, rappelle les règles à respecter pour ce trajet dangereux: «Si le train s’arrête sans raison, on ne quitte pas les wagons et dans le cas d’une attaque, on saute du convoi du côté opposé à la fusillade et on se plaque contre les voies ou sous les wagons.» Il finit son discours en déclarant qu’il ne faut pas avoir peur du bruit car il ne tue pas, contrairement à la peur. Cela permet au cinéaste de transcender l’univers sonore de son film en un personnage à part entière: le bruit engendre l’angoisse autant des personnages que des spectateurs.

On prend donc place pour un périple très dangereux. Le matériel ferroviaire embarqué est vite mis à contribution quand l’automotrice diesel doit s’arrêter faute de rails. On répare et on repart jusqu’à ce que survienne une attaque aussi soudaine que brève. On ne voit pas les tireurs, les balles fusent et sifflent. Les militaires du train répliquent en mitraillant avec toute leur puissance de feu ces ennemis invisibles tapis dans le décor qui longe le trajet. Avant de repartir après chacune de ses batailles éclair, on enterre celles et ceux qui ont succombé à ce que l’on appelle trop banalement des balles perdues.

En quelque plans iconiques, Licinio Azevedo, fait ressortir tout le défaitisme de ce voyage vers l’enfer. Sans chercher l’émotion gratuite très en vogue aujourd’hui, surtout dans les produits les plus populistes, le réalisateur met en avant la fatalité d’une telle entreprise en insistant sur ce qui reste de la vie dans ce territoire en guerre. Avec une grande justesse, il sépare l’univers féminin des passagers et celui masculin des soldats. Trois femmes sont mises en avant: Mariamu, une habituée du trajet, son amie Rosa, une infirmière qui doit rejoindre son nouvel hôpital et une parturiente sur le point d’accoucher. Le corps militaire est aussi représenté par trois courants: Le Lieutenant Taiar, soldat académique qui a fait ses classes, concilie rigueur et humanisme et surtout tombe amoureux de Rosa, Salomão, soldat récompensé et antithèse de son collègue qui n’aspire qu’au pouvoir, et leur chef, le commandant Sept Manières qui ne juge ni l’un ni l’autre, se réfugiant dans une sorte de neutralité somme toute facile et peu courageuse.

Le conflit qui envenime la relation entre Taiar et Salomão concerne leur relation aux femmes. Salomão fait partie de cette engeance de machos qui estiment que le mâle est supérieur et a le droit d’exploiter la gent féminine à son bon vouloir. Autour de ce sextet, on trouve une galerie de personnages secondaires hauts en couleur: un conducteur dévotement chrétien et sensible aux forces surnaturelles, un chef de train voué à sa mission d’amener à bon port marchandises et passagers et le mari d’un couple qui n’ose pas s’affirmer. Dans une scène terrible, il se rétracte du viol de son épouse par Salomão, en respectant le voeu de sa femme de ne pas envenimer la situation.

Ce voyage extraordinaire traité de manière ordinaire emmène les spectateurs dans une odyssée terrible où la violence joue au chat et à la souris avec ce qu’il peut rester de l’amour en de telles circonstances. Un film fort qui reste en mémoire bien au-delà de la fin de la projection.

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