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Un Juif pour l'exemple

 
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En 1942, Jaques Chessex à huit ans quand l’actualité de sa région le plonge en plein coeur de l’horreur: un marchand de bétail, Arthur Bloch, est sacrifié sur l’autel du fascisme grandissant par un groupe de sympathisants nazis de Payerne qui s’est mis en tête de faire un cadeau d’anniversaire à Adolf Hitler en éliminant un Juif. Traumatisé durant toute sa vie par cet événement immonde et injustifiable, Chessex en fera l’objet du dernier roman publié de son vivant. La sortie du livre sera houleuse et on reprochera à son auteur de faire remonter à la surface une triste affaire qu’il vaudrait mieux oublier. En d’autres termes, on lui refusera purement et simplement d’avoir recours au devoir de mémoire, processus indispensable pour qu’un pays se sente en paix avec lui-même. Dans ce cas-là l’oubli va encore plus loin puisqu’il devient déni, sentiment cher aux révisionnistes. Dans un film d’une rare intelligence, Jacob Berger poursuit ce travail de mémoire en mêlant astucieusement le fait divers atroce qu’évoque le livre, le traumatisme qu’il exerce sur l’enfant qui en est témoin et le combat de l’écrivain face à ses détracteurs qui prônent l’amnésie, la forme de pardon la plus hypocrite qui soit.

L’acte des assassins de Bloch n’est pas seulement le fait d’un groupe d’illuminés, mais un acte à caractère politique et on se doit de ne jamais le minimiser. Heureusement, il reste des artistes dignes de ce nom pour dénoncer cet état d’esprit face à la peste brune, malheureusement toujours vivace, qui contamine des familles, des villages, des pays, des partis politiques et des esprits qui refusent de tenir compte des leçons du passé, en pensant que les enterrer renforcera leur confort intellectuel. Pour montrer que l’exécution de Bloch reste d’actualité, Jacob Berger recourt à une idée à la fois simple et géniale: certains accessoires, costumes et décors de son film sont anachroniques à l’époque des faits. Cet artifice artistique pertinent s’impose de manière brillante quand des policiers d’aujourd’hui arrêtent les tueurs d’hier.

Dans une scène glaçante, le cinéaste évoque le choix de la victime, comme une simple décision administrative prise à la va-vite et de manière quasiment bureaucratique. Pour le crime à proprement parler, Jacob Berger montre l’abject en le filmant comme un simple travail qui doit être fait. On lui reprochera sans doute d’utiliser la caricature en ce qui concerne la peinture des fascistes fanatiques d’Hitler, mais comme son film se fond aussi dans l’actualité, il suffit de lire les réactions à certains courriers de lecteurs sur l’épineuse question des réfugiés pour se convaincre du contraire.

A l’heure où il est devenu de bon ton d’étaler le patriotisme ou le nationalisme (appelons cela comme on le veut puisque le résultat est le même: la fermeture et le repli sur soi) sur les réseaux sociaux sous prétexte de la liberté d’expression devenue l’otage des extrémistes de tout poil, Un Juif pour l’exemple est indispensable; bien  plus que n’importe quel divertissement, même irréprochable plastiquement parlant, qui n’a pour but que de rembourser ou dépasser son budget souvent indécent. Il devrait être montré en classe dans les cours d’histoire qui traitent de La Deuxième Guerre mondiale. Cette oeuvre remplit  aussi la mission des artistes qui est, entre autres, de secouer celles et ceux qui ont oublié que les leçons du passé doivent nous faire évoluer. Avec son film, Jacob Berger pose une très belle pierre à l’édifice du devoir de mémoire, juste à côté du livre de Chessex.

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