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Julieta

 
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Personne comme Pedro Almodóvar et Todd Haynes (Carol) ne réinventent aussi bien le mélodrame classique, dans la veine de Douglas Sirk que la radicalité de R.W. Fassbinder. Si  Almodóvar a évoqué  l’influence de John Cassavetes, il a également suivi les enseignements de Sirk dans le registre mélodramatique, ce qu’il prouve encore une fois avec son dernier film, Julieta, drame centré sur le personnage féminin du titre et les conflits générationnels. Julieta est à Almodóvar ce que Mildred Pierce est à Michael Curtiz, une source d’inspiration pour le démiurge qui peut développer de multiples pistes de manière lyrique: la confrontation entre une mère qui donne tout pour sa fille et une fille qui profite de la générosité de sa mère, la laissant dans l’incompréhension et la souffrance.

Mais tout est très libre dans l’interprétation d’Almodovar qui s’inspire de trois nouvelles d'Alice Munro, sorti en 2016. Prodigieux dans le ton dramatique comme dans le contenu, son film Julieta est d’une tonalité très "almodovarienne" qui diffère de Los abrazos rotos(2009), Volver (2006), Hable con ella (2002). D’apparence plus sobre, la forme laisse beaucoup de place à l’imaginaire et à la rêverie (le cerf qui court le long du train dans la neige).

L'histoire va et vient entre Julieta jeune (Adriana Ugarte) et Julieta aujourd’hui (Emma Suarez), créant un équilibre et une harmonie dramatique entre les fissures, les non-dits, les souffrances. Dans un plan presque "bergmanien", le visage d’Adriana Ugarte devient celui d’Emma Suarez. La douleur de celui qu’elle a perdu jeune nourrit la souffrance d’une autre perte particulièrement douloureuse. Almodóvar parle de la difficulté des relations entre les mères et leurs filles, en particulier quand un gouffre incertain a ouvert les failles de l’incompréhension et de la non communication entre les deux.

Au milieu, les pêcheurs partent en mer en pleine tempête, mise en valeur par l’excellente photographie de Jean-Claude Larrieu qui joue admirablement sur les lumières pour les scènes à l'intérieur (les scènes dans le train et dans une voiture ont un éclairage et une couleur particuliers tout comme l’appartement madrilène aux tonalités surréalistes). Il faut souligner les remarquables performances des deux actrices, prodigieuses l’une comme l’autre dans le ton dramatique.

Julieta couronne le travail du cinéaste espagnol, chef de file de la Movida, sur les femmes qui atteint ici la maturité dans son exploration sur la relation mère-fille. Une femme énigmatique explique à sa fille dans une lettre toutes ses décisions de jeunesse, presque inconsciemment, ce qui l’a conduit à la perte de celle-ci.
Dans une mise en scène épurée et métaphorique, Almodóvar dépeint avec poésie un drame qui marque ses distances avec le spectateur sur la base des histoires courtes de Alice Munro Destination, Soon et Silence. Les personnages, construit sur des silences comme de simples marionnettes du destin, parviennent à générer une certaine empathie avec leur douleur, réelle et loin des clichés. L'importance d'un film, dont le confinement est peut être l'une des raisons pour lesquelles Julieta demeure toujours muette sur son passe et ses secrets à l’égard de son compagnon, Lorenzo Gentile (l’excellent acteur argentin
Dario Grandinetti), qui met discrètement en exergue l'évolution de Julieta de sa jeunesse à la femme d’âge mur et brisée.

Il ne reste plus qu’à attendre pour voir si Almodóvar décrochera enfin la Palme tant espérée qu’on lui a toujours refusée.

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