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Ma Loute

 
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1910. La baie de la Slack dans le nord de la France où travaille Ma Loute Brufort (Brandon Lavieville) et sa famille en qualité de cueilleurs de moules est surplombée par une étrange villa monumentale, baptisée Le Typhonium et inspirée par l’architecture de l’Egypte antique, servant de lieu de vacances estivales au clan Van Peteghem, une famille bourgeoise dont les membres semblent hors norme par leur langage trop châtié et leur gestuelle improbable. Bienvenue dans l’univers sans équivalent de Bruno Dumont. Le ton est vite donné et l’on sent viscéralement le clivage radical entre le bas de la baie avec ses habitations modestes de pêcheurs et le haut de la falaise avec la luxueuse bâtisse des pécheurs. Cet été-là, la région est en émoi car elle le théâtre de plusieurs disparitions mystérieuses: «Mais une disparition est toujours mystérieuse» dira l’un des personnages de ce film subtilement étrange, mais pertinemment incisif.

Assisté du jeune Malfoy (impeccable Cyril Rigaux) qui tente de garder sa raison, l’inspecteur Alferd Machin (génialissime Didier Després déjà présent dans le chef-d’ouvre de Bruno Dumont, P’tit Quinquin) mène tant bien que mal son enquête entre ces deux mondes que tout oppose, ou presque. Restreint par un embonpoint tel qu’il est obligé littéralement de se coucher par terre pour pouvoir observer les rares indices qui traînent sur la plage, il récupère les témoignages de tous afin de recoller les morceaux de cette énigme qui semble inextricable.

Sans chercher à plonger le spectateur dans un quelconque suspense, l’auteur dévoile très rapidement ce qu’il est advenu des personnes disparues, toutes issues de la bourgeoisie de Lille-Roubaix-Tourcoing et fait dire à Christian Van Peteghem (sublime Jean-Luc Vincent vu dans l’excellent Gaz de France de Benoit Forgeard): «Moi je ne risque rien, je viens de Calais!» Et le film fourmille de répliques hilarantes de cet acabit dites par des acteurs en état de grâce. Ces malheureuses victimes servent donc de repas aux mâles Brufort, mystérieusement anthropophages.

Les Van Peteghem pourrait donc bien remplir les assiettes de Ma Loute et des siens, mais le jeune homme s’entiche de Billie Van Peteghem, retrouvant ainsi le sourire qu’il semblait avoir définitivement perdu.

Tel un peintre surréaliste, Bruno Dumont tient à sa disposition une galerie de personnages à la truculence indéfinissable, comme autant de pinceaux différents. Si l’on comprend très vite la bizarrerie du groupe Brufort, on découvre par petites touches la folie qui imprègne tous les membres Van Peteghem: une dégénérescence due à une tradition familiale contre nature qui leur a servi à fabriquer des alliances industrielles, héritière directe de la débilité mentale animant un grand nombre de celles et ceux qui mènent actuellement les sociétés dites civilisées à leur perte indéniable. Dès lors le film entre dans la catégorie restreinte des chefs-d’oeuvre de l’art.

Aux côtés des acteurs non professionnels chers au réalisateur pour incarner le peuple et la police, les vedettes reconnues que sont Fabrice Luchini, Juliette Binoche et Valeria Bruni-Tedeschi livrent leurs performances les plus ahurissantes et iconoclastes pour donner corps à la bourgeoisie prétentieuse. Et c’est l’intervention géniale du fantastique qui finit par essayer de mettre tout le monde sur le même pied d’égalité. On sort du film avec ce sentiment devenu tellement rare d’avoir assisté à un monument de la transgression qui fera date.

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