Critique

Les Délices de Tokyo

 
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Pour les férus de gastronomie nippone, "An", qui donne son titre au film, invite au plaisir des papilles. La "an" est cette pâte confite de haricots rouges dont raffolent les Japonais et avec laquelle on fourre les dorayakis, petites crêpes épaisses qui ont l’aspect des pancakes. L'ancienne primée du Grand Prix du Festival de Cannes Naomi Kawase (en 2007, avec La Forêt de Mogari) revient cette année sur la Croisette, non pas en compétition, mais à Un Certain Regard, section dont la singularité de la sélection a convaincu la cinéaste japonaise.

Sa filmographie, à forte inspiration autobiographique, puise dans les meurtrissures de ce parcours de vie qui commence par un traumatisme pour cette personnalité hors du commun: abandonnée par ses parents biologiques, Naomi Kawase a été recueillie par sa grand-tante et son grand-oncle. Elle passe son enfance dans la région rurale de Nara, au centre du Japon et puisera l'inspiration de son cinéma dans cette période qui marque sa grande proximité à la nature. Sa grand-tante Uno, que l'on aperçoit dans son film La Forêt de Mogari et dont la récente disparition a inspiré Still the Water, est son modèle.

Sentaro confectionne et vend des dorayakis dans une petite échoppe qui lui permet de rembourser ses dettes. Mais, incapable de préparer correctement la "an", il accepte un jour d'embaucher Tokue, un petit brin de femme de 76 ans aux doigts atrophiés mais véritable fée des fourneaux. Grâce à elle et ses secrets, l'échoppe de Sentaro propose une purée de haricots rouges savoureuse qui déplace les foules.

Il se dégage de An comme de tous les films de Naomi Kawase un onirisme, une tendresse tangible, une intense profondeur malgré l’expression pudique des sentiments. Le passé de photographe de Naomi Kawase confère à ses films une luminosité peaufinée, des tonalités picturales et chatoyantes.

Rendant à nouveau hommage à sa grand-tante comme modelé, la cinéaste dépeint à travers le personnage de Tokue une leçon de vie incarnée. Femme marquée par le destin, internée pour suspicion de lèpre  dans un sanatorium, marginalisée, privée de l’enfant qu'elle portait, meurtrie par ses pairs, Tokue se réjouit d'un rayon de soleil, des cerisiers en fleurs, du chant d’un oiseau. Elle transmet ses secrets culinaires comme sa joie de vivre à Sentaro, lui aussi, meurtri et marginalisé, et dont elle a décelé l'incommensurable tristesse. «Nous sommes nés pour regarder et écouter le monde» conseille-t-elle au marchand de dorayakis, désabusé, un peu éteint et à la jeune Wakana qui doute de trouver sa voie.

Sans prétention, avec délicatesse, An dépeint en filigrane une civilisation nippone qui a occulté l’essentiel devant les impératifs d’une société de plus en plus matérialiste.

Survivante d’une époque désormais révolue ou les valeurs étaient immatérielles, Tokue n'oublie pas les vraies valeurs: savoir respecter et aimer chacun de ses ingrédients qui a voyagé de son champ jusqu'à nous pour réussir sa sauce "an".

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