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Francofonia, le Louvre sous l’Occupation

 
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Il est impossible d'emballer soigneusement Francofonia dans dans une description brève et précise puisque le film d’Alexandre Sokourov sur le Louvre, et spécialement (mais pas exclusivement) sur le rôle et le statut du musée pendant la Seconde Guerre mondiale, défie toute catégorisation, tant ce long métrage est captivant et riche.

En regardant la bande-annonce, on pourrait penser que le film est essentiellement une dramatisation typique du cinéaste russe de la relation incertaine entre lui-même, les fantômes de la guerre, le statut du Louvre et l'officier nazi en charge de la préservation du patrimoine artistique de la France pendant les années troubles de la Deuxième Guerre Mondiale. Sokurov, par l'intermédiaire de sa voix off, d’ailleurs un peu trop présente, engage une dissertation sur Paris et le concept philosophique d'un grand musée. Plus accessible que Faust, ce film va enthousiasmer les inconditionnels du cinéaste russe, mais il est peu probable que Francofonia parvienne à gagner de nouveaux convertis.

Les spectateurs qui ont suivi la carrière du réalisateur depuis les premiers jours seront particulièrement sensibles à la façon dont il incorpore autant de thèmes qu'il a abordés auparavant, depuis le début des documentaires sur les artistes (des œuvres du peintre français Hubert Robert à travers de splendides gros plans) et, bien sûr, L'Arche russe. Cependant, il serait faux de penser que le film est une somme d’œuvres qui serait la finalité de Francofonia. Il est clair que Sokourov a beaucoup plus à dire à propos de l'art, souvent précaire voyage à travers l'histoire. En fait, à certains égards, le film se sent presque comme une fenêtre sur l’engagement et les rêveries du cinéaste.

Un brassage constant des couches est l'une des caractéristiques du film: Il coupe à partir de photos de lit de mort de Tchekhov et de Tolstoï à une conversation Skype que Sokourov a avec un capitaine de navire, puis passe à la lueur chaude de scènes en 1940. A cette période se trouve à la tête du Louvre Jacques Jaujard ( Louis-Do de Lencquesaing) face à l’officier allemand le Comte Wolff Metternich Franziskus (Benjamin Utzerath). Entre les deux, défilent des images d'archives des Parisiens qui vaquent à leur vie pendant l'occupation nazie, des réflexions sur la civilisation européenne, sur l'esprit de Napoléon (Vincent Nemeth) marchant à travers les grandes galeries du musée à l'occasion de la personnification de la France en Marianne (Johanna Korthals Altes). Les musées agissent comme des remparts contre ces ratures, ce qui explique pourquoi Sokourov joue avec la métaphore du bateau par l'intermédiaire de ses conversations Skype, inventées avec un capitaine, dont la cargaison de trésors d'art risque, soit de couler le navire dans une tempête, soit d’être délestée pour sauver le bateau.

On ressent le film comme un essai poétique libre, très personnel et captivant, dominé par la relation entre Jaujard et Wolf Metternich, vaincus et conquérant, deux hommes qui partagaient l'intention de protéger les trésors du Louvre. Au moment où les chars nazis roulent dans Paris en 1940, presque toutes les œuvres d'art avaient déjà été transférées dans des châteaux plus sûr à travers la France, mais l'aristocrate allemand, de grande culture et de langue française, est prêt à défier ses supérieurs pour garder intact ce patrimoine, à l'abri de la déportation vers le Troisième Reich.

Sokourov, un francophile invétéré, réfléchit pourquoi les Nazis ont choisi de sauvegarder Paris tout en détruisant délibérément de nombreuses villes d'Europe orientale, en particulier Leningrad, dont l’Hermitage a tant souffert pendant la guerre. Peut-être pour la même raison sentons-nous un coup de pied dans l'estomac lorsque nous regardons des images d'Hitler en face de la Tour Eiffel: Paris représente plus que la France, tout comme le Louvre est plus qu'un bâtiment pleins de chefs-d'œuvre extraordinaires. En filigrane transpercent des valeurs républicaines tandis que Marianne s’exclame en continu, «Liberté, Égalité, Fraternité.»

Travaillant à nouveau avec Bruno Delbonnel, Sokourov a conçu une palette riche et variée de textures et de tons qui sont des plaisirs visuels sans cesse renouvelés. Certaines images ont une patine d'ambre comme le vieux vernis de certains tableaux alors que les années de guerre ont une lueur vacillante qui imite la couleur de la pellicule nitrate, tamisée à travers un projecteur.

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