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Le Fils de Saul

 
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La puissance du cinéma ne se résume pas uniquement à une débauche d’effets spéciaux obtenus grâce aux nouvelles technologies, suivant l’adage: toujours plus loin, toujours plus fort, toujours plus haut. Elle se cache aussi dans l’essentiel de ce qui a valu à cette discipline son septième rang sur l’échelle des arts. Pour son premier long métrage, Le Fils de Saul, le Hongrois László Nemes revient aux sources en optant pour la pellicule 35mm dans un format 1:1,37, afin de plonger les spectateurs dans l’horreur d’un camp d'extermination nazi. Ce choix technique est des plus judicieux car il annonce que ce qui va défiler sous nos yeux est, à l’opposé même du grand spectacle de divertissement trop souvent conçu comme une messe de l’amusement, une expérience traumatisante qui a pour but de secouer, d’interpeller, de questionner, bref de faire réfléchir, et ce aussi bien sur la nature du cinéma que sur celle de l’humain.

Le film s’ouvre sur un texte rappelant la définition de Sonderkommando, terme désignant un groupe de prisonniers choisis pour leur bonne santé et leurs aptitudes physiques, forcés de seconder les Nazis dans leurs basses besognes. Après quatre à six semaines de service, ils étaient eux-mêmes exécutés. Apparaît alors la première image, un plan flou dans lequel on devine des arbres. Un groupe d’hommes se dirige vers nous et la netteté n’intervient qu’à l’arrivé de Saul en gros plan dans le cadre. Dés lors, la caméra suit au plus près ce Hongrois dans son quotidien, comme si l’on assistait à un reportage consacré à un ouvrier dans une usine. Saul escorte les victimes que le régime nazi jugeait inutiles de leur descente du train aux chambres à gaz, trie leurs effet personnels pendant que l’arme mortelle fait son office, vide les lieux des cadavres, monstrueusement qualifiés de «pièces» par les officiers responsables et les emporte dans les fours crématoires. Un jour, un événement inhabituel ébranle Saul: un jeune garçon d’une dizaine d’année a survécu au gaz. Le malheureux sera quand même tué et son corps fera l’objet d’une autopsie. Saul explique au médecin chargé de l’opération juif, tout comme lui, qu’il s’agit du corps de son fils et qu’il veut l’enterrer afin de lui éviter l’enfer du crématoire. Saul se met alors à la recherche d’un rabbin pour offrir au jeune homme la dignité d’un enterrement.

Pour ne pas sombrer dans le voyeurisme cher à notre époque de plus en plus en proie au syndrome de Saint Thomas (l’obligation de voir pour croire), László Nemes filme Saul très serré et le peu d’image qui reste dans le cadre est floue, exceptés certains moments parfaitement choisis. Ce parti pris renforce la puissance que peut atteindre le Septième Art de manière radicale sans avoir recours à l’insistance visuelle. Cette représentation de l’horreur la plus abjecte, traitée volontairement en flashes furtifs, renforcée par une bande-son implacable de réalisme et exempte de musique de fosse, devient tellement palpable que l’on a même l’impression d’en sentir l’odeur.

Le jeune cinéaste hongrois ne fait pas de son protagoniste un héros, mais un homme ordinaire qui sombre dans la folie et, dans un univers aussi mortifère, l’obsession de Saul à vouloir offrir des obsèques décentes à ce garçon n’en serait-elle pas la plus digne manifestation?

Le Fils de Saul est un film puissant, bouleversant, indispensable et il trône au sommet des oeuvres d’art qui ont le mieux su toucher à l’essence de la nature humaine dans ce qu’elle a de plus troublant.

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