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Mustang

 
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Présenté lors du Festival de Cannes dans la la section de la Quinzaine des Réalisateurs, Mustang est le premier long métrage de la jeune réalisatrice turco-française Deniz Gamze Ergüven qui a eu droit à une standing ovation de dix minutes après la projection.

Née en Turquie, Deniz Gamze Ergüven fille d'un diplomate turc, grandit entre Paris et Ankara. Elle s'installe définitivement en France dans les années 1980. Elle étudie à la Fémis dont elle est diplômée en 2006. Après avoir signé deux courts métrages - Mon trajet préféré et Bir damla su (Une goutte d’eau), Deniz Gamze Ergüven signe une fiction poignante et riche qui a valeur d’essai anthropologique.

La séquence d’ouverture nous fait assister aux adieux de Lale et de sa maîtresse d’école qui part s’établir à Istanbul. Dans un village reculé de Turquie, Lale et ses quatre sœurs, Sonay, Selma, Ece et Nur, rentrent de l’école  et, insouciantes, souhaitent profiter de l’été naissant en allant se baigner, tout habillées, à la mer. Jouant avec des garçons, elles sont aperçues par une voisine qui révèle la scène aux villageois, déclenchant un scandale aux conséquences radicales pour le quintet de jeunes filles.

Progressivement barricadée, la maison familiale se transforme en prison, les cours de pratiques ménagères remplacent ceux dispensés à l’école et les mariages arrangés commencent à se succéder. Les cinq sœurs, animées par un même désir de liberté, détournent les limites qui leur sont imposées avec audace et ingéniosité. l’incroyable quintet de comédiennes  fonctionnent de manière organique, se complétant avec harmonie.

Suffocant dans leur nouvelle vie, constamment mises sous pression de la famille et sous l'influence d'une mentalité conservatrice et archaïque qui vise à les cloîtrer jusqu’au mariage afin de préserver leur virginité, attestées par des certificats médicaux, les soeurs, résignées et désabusées, finissent par accepter des mariages, n’espérant aucune autre issue…. Sauf Lale qui se cabre et se rebelle tel un mustang.

Avec subtilité et un sens aigu de l’observation, Deniz Gamze Ergüven dépeint l'attitude et le conservatisme des adultes qui perpétuent des pratiques ancestrales. Recourant à une photographie lumineuse et enivrante, la réalisatrice révèle, au fil du récit, tous les stéréotypes entretenus et véhiculés dans certaines sociétés, des pratiques qui stigmatisent et ghettoïsent irréversiblement les jeunes filles, femmes en devenir. A travers les quatre premières, la cinéaste aborde tous les cas de figure envisageables: la résignation, le désespoir, l’hypocrisie de la société à travers le tabou suprême qu'est l’inceste. Avec le personnage de Lale, Deniz Gamze Ergüven insuffle un souffle de liberté, une véléhité de rébellion bienvenue et justifiée dans cette réalité injuste et impitoyable.

Tout en finesse, Mustang dépeint comment tout peut basculer et changer en un clin d’œil, faisant passer les protagonistes de la liberté et de la normalité à une irréversible descente en enfer. Vu les premières scènes, les spectateurs comprennent qu’on a affaire à des jeunes filles pures et innocentes qui vont être sacrifiées à l’instar d’une tragédie grecque.

Le film est partiellement autobiographique. Lorsque les filles font scandale en grimpant sur les épaules des garçons, c’est directement inspiré de l’adolescence de la réalisatrice. La sexualisation des femmes, maintenue dans un carcan social et un sujet qui peut être envisagé dans un contexte plus large. Le film démontre des changements soudains et violents qui se produisent dans la vie des personnages et reflète le sort incertain et tumultueux des femmes, turques en l’occurrence, mais illustre, malheureusement, les conditions de nombreuses femmes à travers le monde. Mustang est un récit initiatique d’émancipation, né d’une volonté de raconter ce que signifie être une fille, une femme dans la Turquie contemporaine Cependant, Mustang ne se veut en aucun cas un pamphlet vindicatif, bien au contraire. Pour la bande-son de son film, Deniz Gamze Ergüven a eu l’idée ingénieuse de recourir aux services de Warren Ellis, membre de Nick Cave and the Bad Seeds, qui a su créer, en plus du score de The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford utilisé à plusieurs reprises, une musique en parfaite adéquation avec les émotions des protagonistes. Pour exemple, le violon qui accompagne les paysages de cette bourgade du bord de la Mer Noire semble narrer l’histoire tel un guide conduisant les spectateurs dans cette communauté endogamique, créant une cohérence entre les protagonistes et les décors du film.

Clap.ch aurait du rencontrer Deniz Gamze Ergüven qui a du annuler sa venue pour raisons familiales. A Cannes, la cinéaste souhaitait aborder la menace constante qui pèse sur les femmes en Turquie. Le fils de la cinéaste est né alors que la Turquie s’embrasait suite au viol et à l’assassinat d’une jeune étudiante turque par le chauffeur du minibus et deux complices, déclenchant une véritable onde de choc à travers le pays. Les meurtres de femmes sont en constante augmentation depuis dix ans dans cet état islamo-conservateur. Dans le film de Deniz Gamze Ergüven, le salut vient justement du chauffeur. Mustang vient d’être désigné pour représenter la France aux Oscars.

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