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Le Tout Nouveau Testament

 
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Après un poussif Mr. Nobody pétri de ces philosophies à la mode qui, sans le dire, cherche à remplacer les religions tout en étant aussi sectaires, Jaco Van Dormael revient en très grande forme avec un pur chef-d'oeuvre iconoclaste: on retrouve enfin l'auteur de Toto le héros.

Tout commence par une fillette de dix ans, Ea, qui nous explique que son père est Dieu et qu'il habite à Bruxelles. Dieu n'aime rien si ce n'est le pouvoir et s'amuser avec ses créatures qu'il prend un malin plaisir à tourmenter, en commençant par sa fille et sa femme qui a deux passions dans la vie: la broderie et le baseball. Mais il a un point faible: il n'est rien sans son ordinateur. Ne supportant plus l'infamie de son père et avec l'aide de son frère JC, Ea provoque le chaos en divulguant par sms les dates de décès à tous les possesseurs d'un téléphone mobile, avant de fuir l'appartement qu'elle n'avait jamais pu quitter. Elle enrôle un clochard pour écrire son tout nouveau testament et se met en quête de ses six apôtres dont elle a volé les fiches d'identité dans le bureau de son père: avec les douze de son frère cela ferait un total de dix-huit, comme le nombre de joueurs sur un terrain de baseball, le chiffre idéal selon sa mère, et voilà qui change tout.

Dans ce long métrage brillant, on trouve de la poésie (qui n'est pas le synonyme d'esthétisme ou de beauté régie par des canons imposés) autant visuelle que littéraire, de l'humour, de la résistance à la pensée établie et beaucoup de cinéma. Ecrit par Jaco Van Dormael et Thomas Gunzig, Le Tout Nouveau Testament est une leçon d'originalité qui avance sur le fil d'un rasoir sans ne jamais tomber dans la facilité chère à nos sociétés occidentales qui ont gentiment mais sûrement remplacé l'audace par les études de marché ou les recettes industrielles. Ne cherchant pas à plaire à tout le monde, ce long métrage inclassable se permet une réinterprétation malicieuse et impertinente du livre sacré qui ordonne bêtement la vie de millions de personnes lui ayant vendu leur âme, leur intelligence et leur esprit. Jaco van Dormael imagine que Dieu est un être mauvais qui n'agit que par ennui et goût immodéré pour le pouvoir, ne supportant pas la moindre remise en question. Son être suprême est à l'image de l'élite au pouvoir et de ceux qui la cautionnent par lâcheté, opportunisme et confort, à savoir égocentrique, égoïste et dictatorial. Il est donc jouissif de voir ce personnage imbu et vulgaire réduit à l'état de n'importe quel être vivant et malmené quand il se retrouve dans sa propre création: la scène dans l'église avec le prêtre et les réfugiés tient du génie. A l'opposé, et c'est un magnifique paradoxe, sa propre progéniture entre en résistance en usant de ses pouvoirs pour venir en aide aux jouets de son père, et ce par pur respect et empathie. Et ce n'est pas un hasard si les apôtres élus sont des gens atypiques et non des anges à qui l'on donneraient le bon Dieu sans concession. Toutes (Ea n'est pas sexiste) et tous sont des êtres que la vie, en l'occurrence Dieu dans le cas présent, a cabossé. Ea va les orienter sans contrainte afin qu'ils prennent leur revanche, du moins jusqu'à leur mort respective qu'ils connaissent désormais précisément.

Monté par un maître en la matière, Hervé de Luze, le film bénéficie de magnifiques transitions, lui apportant une véritable poésie visuelle. La musique originale d'An Pierlé et les titres choisis sont pertinents et participent à la réussite narrative de l'oeuvre. Les comédiens sont tous remarquables et on les sent très impliqués à défendre leur personnage. Poelvoorde campe un Dieu odieux à souhait des plus jouissif et la toujours impeccable Yolande Moreau incarne sa femme avec d'abord une discrétion quasi totale pour prendre une importance considérable à la fin du film. Mais il ne faudrait pas trop en dire et vous conseiller de vous ruer dans les salles pour découvrir cette merveille d'intelligence, de drôlerie et de tendresse.

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