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Dheepan

 
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La Palme d'Or 2015 débarque sur les écrans en pleine rentrée et devra se faire une place au milieu des "blockbusters" estivaux de très piètre facture cette année, à l'exception de Mission: Impossible - Rogue Nation. Il en fut de même l'année dernière pour le magnifique Sommeil d'hiver de Nuri Bilge Ceylan qui dut se contenter des miettes. A Cannes le film a surpris une majorité de la presse qui ne l'attendait pas aussi bien placé dans le palmarès. Maintenant il est là, à la protée de tous, loin de l'hystérie extrême qui règne sur la Croisette, et c'est une oeuvre majeure de 2015.

Jacques Audiard signe un conte de fée moderne d'une justesse infinie et d'une pertinence peu commune en appliquant parfaitement les règles du genre: suivre l'ascension tortueuse d'un héros qui part de quasiment rien pour atteindre le bonheur qui lui est dû. La dernière scène magnifique risque de ne pas être comprise à juste escient si l'on ne saisit pas cette démarche rigoureuse du conte de fée que l'on pourrait rapprocher de ce que l'on nomme désormais le "cinéma de genre", à savoir un terme généralisé et un peu simpliste qui regroupe tout film qui ne touche pas au réalisme pur et dur, au social ou à la vérité historique. Et cela se vérifie dès le titre du long métrage qui n'est rien d'autre que le nom du héros de l'histoire, comme c'est le cas dans Cendrillon, Le Petit Poucet, La Belle au bois dormant, etc, et la liste pourrait être très longue.

Dheepan est un guerrier sans guerre depuis que son camp rebelle des Tigres tamouls a rendu les armes dans la guerre civile du Sri Lanka en 2009. Avec une jeune femme et une orpheline, il se crée une famille et part pour la France: première ascension géographique vers le nord et existentielle vers des temps meilleurs. Il trouve un travail dans une barre d'immeubles retirée comme concierge. Il s'intègre en faisant son boulot de manière irréprochable. Sa fausse épouse s'occupe du ménage et des repas d'un vieil homme qui vit dans un appartement servant de plaque tournante aux trafiquants qui gèrent le quartier: son zèle et sa cuisine sont appréciés. Leur "filles" se rend à l'école où elle essaie tant bien que mal de suivre les cours afin de perfectionner son français basique. Tout se passe plus ou moins bien dans ce territoire nouveau qui vit en autarcie. Mais comme dans tout conte de fée qui se respecte, le héros doit faire face à des êtres malintentionnés qui cherchent à entraver son aspiration à une vie simple et heureuse. Ici, point de sorcière, de loup affamé et autre créature maléfique, mais des esprits malsains qui ne sont mus que par un seul moteur, le besoin de pouvoir. Un guerrier restant un guerrier, Dheepan se montre intraitable envers ceux qui lui barre la route qu'il s'est fixée, et cela fait très mal quand il a recours à ses instincts primaux.

Jacques Audiard est un conteur moderne et son film ne se veut nullement une radiographie de la société mais une allégorie de celle-ci et cela fait de son dernier long métrage une oeuvre d'art dans le sens le plus noble du terme, donnant à réfléchir sur les rouages particulièrement complexes qui meuvent l'esprit humain, autant dans ses extrêmes que dans les millions de nuances qui les relient. On sort de la projection de cette merveille avec le sentiment remarquable d'avoir assisté à une représentation de la vie, forte, dérangeante, brute, sans n'avoir jamais été les otages d'une émotion facile, calculée ou pernicieuse. Un tour de force qui mérite l'admiration.

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