Critique

Loin de la foule déchaînée

 
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Far from the Madding Crowd brosse le portrait d’une femme indépendante déchirée entre trois prétendants et qui rêve d'autodétermination et d’indépendance, à la fois moderne et bizarrement désuète dans ses aspirations. L’oeuvre de Tomas Hardy a tout de suite séduit le public à sa sortie en 1874 et n’a cessé d’inspirer à travers ce portrait sulfureux de cette femme qui paraît très rebelle dans le contexte de l’Angleterre victorienne.

Dans cette version de Thomas Vinterberg , Carey Mulligan incarne Bethsabée Everdene, héritière inattendue de la ferme de son oncle et en prend la direction d'une main ferme. Persuadée de pouvoir s’imposer seule dans un mode bourgeois et machiste, elle décline la demande en mariage de Gabriel, berger (Matthias Schoenaerts, séduisant et très licite à travers ses rearsd et ses silences) comme celle du riche propriétaire terrien William Boldwood (Michael Sheen qui interprète magnifiquement son mal être). Bethsabée épouse le sergent Troy (Tom Sturridge), qui brandit son épée comme garantie de ses compétences mais se révèle être joueur, alcoolique, violent et hanté par le souvenir d’une femme qu’il a réellement aimée.

En visionnant le film de Vinterberg, on songe inévitablement à l'adaptation de John Schlesinger, sorti en 1967, avec Julie Christie, Terence Stamp et Alan Bates. Pour cette version 2015, la photographie, très picturale, est signée Charlotte Bruus Christensen, qui parvient à capturer les tonalités chatoyantes des paysages du Dorset qu’elle restitue dans des teintes qui sont à la fois bucoliques et soutenues.

Le coup d'envoi du film livre Bethsabée émergeant de l'obscurité, un motif visuel de mauvais augure qui continue tout au long du film. Scénariste (et romancier) David Nicholls, qui a écrit pour la BBC en 2008, la mini-série Tess d’Urberville (autre oeuvre de Thomas Hardy), joue la carte féministe avant l’heure en faisant déclarer à Bethsabée «être trop indépendante pour le mariage», tout en luttant avec une société conçue par et pour les hommes. Carey Mulligan porte avec enthousiasme cette vision d’une femme hors du temps, hérissée et portée par une énergie fièrement sauvage, et qui devient le maître des hommes et des chevaux. A priori, le réalisateur parvient même à nous faire éprouver une certaine sympathie pour le sergent Troy qui se révélera, a fortiori, être une pourriture, un être empli de colère et de pathos, des qualités dont était dépourvu Terence Stamp dans la représentation de 1967.

On eut s’interroger sur ce qu’ajoute cette nouvelle version à celle de Schlesinger, plus classique et plus ou moins bien reçu à l’époque. mais qui reste une référence indiscutable, en particulier si on la compare au téléfilm britannique éponyme de Nicholas Renton, avec Paloma Baeza, Nigel Terry, Nathaniel Parker sorti en 1998.

Vinterberg, qui a fait son renom avec Festen et Jagten, dirige ave brio des acteurs solides, bien amés, en s’amusant dans les renversements de rôles, à la fois personnelles et politiques, qu’il confie à ses acteurs. Il a choisi d’explorer les méandres émotionnels exténuants et le carcan social d’antan, en choisissant un  traitement dans une mouture respectueusement ludique du texte, savourant l'occasion de se livrer aux charmes pittoresques d’une oeuvre bucolique et naturaliste. Sur ce pan, on ne peut rien reprocher à Thomas Vinterberg mais il manque cependant un souffle de terroir, un soupçon d’immersion supplémentaire au sein de cette communauté agricole, dans la boue et le pénible labeur. 

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