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Amy

 
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Ce documentaire, signé Asif Kapadia, rend un vibrant hommage à la chanteuse de jazz et soul britannique Amy Winehouse, disparue en 2011. Brossant un portrait à la fois euphorique et triste, public et intime, ce magnifique film propose l'étude d'une femme que le talent et le charisme ont transformée en une cible, irrémédiablement.

Ce documentaire d’Asif Kapadia sur Amy Winehouse, avec laquelle le cinéaste partage le même amour du Nord de Londres où tous deux sont nés, dure plus de deux heures … Deux heures qu’on ne voit pas défiler tant ce film est captivant, incroyablement émouvant et puissant à l’image de cette  chanteuse et auteur-compositrice-interprète britannique, connue pour sa voix "Old School" rappelant celles d'Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan ou encore Dinah Washington. Malgré les difficultés d’accès aux sources d’information et les réticences des proches d’Amy Winehouse, le cinéaste réussit un portrait intime, passionné et passionant, parfois choquant, mais captivant.

Asif Kapadia a déjà consacré son travail à une star de la course automobile, Ayrton Senna, sorti en 2010. Pour ce portrait d’Amy Winehouse, sa méthode s’appuie sur une architecture  très élaborée visuellement, qui repose sur des images existantes, extraites de spectacles, de remise de prix et d’événements, mais aussi d’un apport inestimable de vidéos privées faites par des amis et des amants qui ont clairement permis de transpercer la personnalité extraordinaire d’Amy Winehouse, y compris ses facettes les plus sombres. Partant de photographies familiales où Amy pose enfant aux clichés de l’adolescente qui a adopté son style eyeliner félin, le film répond instantanément aux images par la musique d’Amy Winehouse, mettant en relief le mystère de sa voix qui semblait appartenir à une femme beaucoup plus âgée. Hors micro d’enregistrement, sa voix porte la gouaille spontanée, détendue et séduisante, sans prétention, qui fait le charme des habitants du nord de Londres comme le souligne Jonathan Ross lors d’une émission qualifiant le phrasé d’Amy Wineouse de "populaire" au sens de proche du peuple.

Cette riche et incroyable voix semble surgir de nulle part mais Amy a toujours aimé chanter, Les membres de l'équipe du film, sachant le travail de recherches biographiques long et complexe, ont choisi ensemble de raconter l'histoire de la chanteuse à travers les paroles de ses chansons, en les faisant apparaître superposées à l'image tout au long du long métrage.  Ses textes pouvaient raisonner si intrinsèquement sur le plan personnel qu’on perçoit qu’elle se servait de son répertoire pour se libérer émotionnellement, tel un exutoire ou une catharsis.

Le film fait la part belle au visage de Winehouse (si particulier avec ses grands yeux) dont la présence sensuelle et jolie, à la beauté mobile et accrocheuse fait songer à une étrange anti-Mona-Lisa énigmatique. Il y a une scène fantastique où Asif Kapadia montre le visage de Winehouse presque pris de secousses et  de grimaces dédaigneuses face à un intervieweur inapte qui persiste dans sa médiocrité face la chanteuse médusée.

Le film dévoile qu’à l’adolescence Amy a été profondément affectée, par son père Mitch qui bafouait sa femme et négligeait sa famille. Toujours absent, Mitch  est soudain revenu dans la vie de sa fille, devenue célèbre et riche C’est Mitch qui a conseillé à Amy d’aller en cure de désintoxication, une décision qu’Amy a noté dans sa grande chanson, Rehab, emplie d'angoisse, de trahison et de doute de soi. Inévitablement, ce titre acquiert une résonance particulière sur le plan personnel et musical d’Amy Winehouse, sellant le moment d'inspiration presque diabolique et autobiographique de ce morceau devenue la pièce d’"automythologie" qui a déclenché le processus de sa renommée.

Devant la caméra d’Asif Kapadia, tous ces conseillers, promoteurs et gestionnaires se bousculent pour nous assurer qu'ils n'étaient eux-mêmes pas responsables de la descente d’Amy Winehouse dans la drogue et le surmenage, mais le travail très fouillé de Kapadia permet tout simplement que nous nous fassions notre propre idée, même si c'est au grand dam des proches de la chanteuse. L’ex-mari Blake Fielder-Civil et Mitch apparaissent sous un jour peu flatteur et peu glorieux malgré les plus déchirants aveux et les bonnes intentions. Tout au long de sa vie, Amy était désespérément en quête d’une figure masculine de protection forte: que ce soit Mitch, ce père réalisé et vénéré, ou son mari qui l‘a initiée aux drogues dures, les deux ont failli à leurs devoirs. Dénué de charme Blake Fielder-Civil semble avoir vécu au crochets d‘Amy jouant de son succès et de sa fortune, la maintenant dans une relation dysfonctionnelle de co-dépendance dans laquelle il voulait perpétuellement mettre en avant sa propre insignifiance. C‘est certainement cet aspect de sa personnalité que l’ex-mari d’Amy Winehouse a voulu démentir a posteriori. Mais les souvenirs jouent contre ses beaux discours: dans un message vocal poignant dans lequel Amy propose un «amour inconditionnel», sa voix pulsant  dans une solitude perceptible transmet une sorte de musicless troublante. L'un des plus sombres moments du film montre Amy des cernes telles des soucoupe sous les yeux lors d'un événement à Londres, en regardant les Grammys à la télévision. Au moment où elle gagne, elle prend par le bras un ami, le tire de côté, et lui avoue: «Tout cela est tellement ennuyeux sans drogue».

Il existe une histoire accablante dont tout le monde connaît la tragique fin; il en est une autre version, aussi palpitante qu'un roman qu’Asif Kapadia a façonnée avec un flair magistral.

Ce film a été présenté dans le cadre des Séances de Minuit au Festival de Cannes 2015.

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