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La Loi du marché

 
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Le nouveau film de Stéphane Brizé s'ouvre sur un plan de Thierry, conversant avec un fonctionnaire de Pôle emploi qui est hors champ. Celui-ci expose sa situation de chômeur qui vient de suivre pendant plusieurs mois une formation de grutier, mais à qui l'on refuse le droit de travailler, sous prétexte que l'on ne peut pas travailler en hauteur sur un chantier si l'on a jamais travaillé au sol. Le fonctionnaire prend acte, mais n'apporte aucune solution. Cette scène résume à elle seule comment on se moque régulièrement des citoyens honnêtes en difficulté, en les baladant dans des services de plus en plus nombreux n'ayant aucune utilité justifiable, à part faire monter les statistiques chères à notre civilisation dégénérée qui vénère lamentablement le dieu argent.

Bien sûr pour comprendre et éprouver un minimum d'empathie envers ces personnes-là, il ne faut pas avoir passé son temps à vivre dans l'utopie des théories théoriciennes inculquées dans les écoles, ni pensé que le cinéma est synonyme uniquement de divertissements bêtifiants pour des masses que l'on aime garder ignorantes en leur jetant de la poudre aux yeux à travers des produits bêtifiants. Stéphane Brizé fait un constat effroyable et son film a le mérite de mettre ses spectateurs face à cette inhumanité de plus en plus légalisée, prenant plaisir à briser celles et ceux qui refusent de s'y conformer comme des pions. Finalement, Thierry obtient un poste de vigile dans un grand magasin. Là, il découvre un univers aussi puant qu'un cloaque, résumant ses employés à de vulgaires chiffres d'affaire. Il devient le témoin de magouilles immondes, comme la vidéo surveillance utilisée non pas à des fins sécuritaires, mais pour scruter les moindres faux pas des travailleurs de l'établissement, et pire, pour leur tendre littéralement des pièges sournois.

La Loi du marché évoque sans concession la banalisation du fascisme économique devenu le seul moteur du libéralisme issu de la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. Stéphane Brizé et son scénariste Olivier Gorce ne se contentent pas de la facilité à tirer sur les responsables (on serait dans le manichéisme le plus mercantile en vogue dans les grosses productions), mais mettent l'accent sur celles et ceux qui font le jeu malsain de cet état de fait, en baissant les bras et en se laissant marcher dessus, par pur égoïsme personnel, paranoïa maladive et un manque de solidarité total, avec comme leitmotiv des phrases d'une lâcheté complète du type: «C'est triste, mais tant que cela ne me concerne pas et que je garde mon emploi, ce n'est pas mon problème.»

Dans le rôle de Thierry, Vincent Lindon, qui mérite amplement son Prix d'Interprétation au Festival de Cannes, est impeccable. A travers un personnage très bien écrit, il redonne cette humanité perdue à tout une classe sociale voutée à force de courber l'échine. Thierry reste droit et, sans être traité comme un bête héros, prouve que la fatalité et l'abandon des valeurs les plus élémentaires ne sont pas les seules issues, et que l'amour propre aura toujours plus de valeur que la plus vile des soumissions.

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