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Cinquante nuances de Grey

 
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C'est donc ça le phénomène qui affole des millions de lectrices et -teurs (il doit quand même y en avoir) par son côté vendu comme sulfureux. Avec les champions des tiroirs-caisses, on aimerait surtout connaître le taux de satisfaction après vente, car succès ne rime pas toujours avec qualité, loin s'en faut. Espérons que la déception est sortie gagnante de cette affaire ou, du moins qu'elle le sera concernant le film. Si c'est le contraire, il y a de quoi s'inquiéter.

Fifty Shades of Grey serait un conte de fées moderne. Mais de quoi les jeunes-filles d'aujourd'hui peuvent-elle bien rêver? Ici, le prince charmant possède les traits d'un millionnaire beaucoup trop propre sur lui pour être vraiment honnête. Et cela doit être justement le côté sombre de ce personnage qui attire l'étudiante vierge, avide de découvertes. Actuellement, la tendance veut qu'il faut avoir au moins une tare pour paraître intéressant. Les gens normaux ne font pas recette, c'est bien connu. On les taxe de qualificatifs comme ringard ou banal.

Ici donc, on assiste pantois à la rencontre entre une jeune femme, remplaçant sa colocataire malade, pour une interview, et un homme à la tête d'un puissant groupe de communication. On devrait se méfier des gens qui se targuent de travailler dans ce domaine, car en général, ils font les pires communicateurs à force de théoriser sur les rapports humains, à coups de recettes imposées, mais totalement impropres aux relations humaines. Conte de fée oblige, on a droit à un coup de foudre aussi crédible que la recette de la morue aux fraises par Gaston Lagaffe. Dès lors, l'élément féminin de cette chose devient la naïveté personnalisée, pour ne pas dire sacralisée, elle qui ne fait pas la différence entre intrusion et curiosité.

S'en suivent des rencontres ennuyeuses entre les deux tourtereaux dans des endroits tous plus luxueux les uns des autres, et on ne parlera pas des nombreuses séquences qui utilisent la désormais facilité scénaristique et graphique de l'échange de messages instantanés avec incrustation à l'écran: ne tirons pas sur une ambulance qui patine déjà assez dans sa médiocrité. Insistant sur le fait qu'il répudie toute romance et que tomber amoureux, n'est pas sa tasse de thé, l'élément mâle de ce produit inconsistant alimente un mystère. La naïve citée plus haut se précipite dans ce leurre à pieds joints et demande à être initiée.

Intervient alors le fameux contrat que le monsieur impose à ses conquêtes pour qu'elles accèdent à sa salle de jeux, comme s'il s'agissait d'un honneur, d'un graal, à savoir, accepter de se faire brutalement dominer contre le plaisir qu'est censé procurer cette méthode. A ce stade, entre deux rires moqueurs justifiés, on se pince pour sortir de ce cauchemar mais, malheureusement, on n'est pas au bout de nos mauvaises surprises. Le triste sire Grey exige que sa chose sexuelle ne boive pas, n'ait pas recours à des produits illicites et ne voie personne d'autre, afin que lui seul devienne sa drogue. La naïve se met donc à négocier des sorties en amoureux (soirées, cinémas, concerts, etc.) avant de signer le document et refuse certaines clauses comme de se faire pénétrer vaginalement et analement par un poing, ou les pincettes destinées aux lèvres de l'appareil génital féminin, car elle espère encore que l'amour peut naître de cette relation.

Cette horreur filmique préconise donc les négociations, alors qu'une relation devrait être faite de compromis. Le sexe traité comme un contrat, voilà bien une idée tordue issue de notre civilisation malade qui vénère de plus en plus les pornocrates, autant mâles que femelles, justifiant leur détestable vision de la vie par le fallacieux prétexte de l'ouverture d'esprit. Que le roman ou le film soit l'oeuvre de deux femmes laisse songeur, tant leurs discours suintent le machisme et là bêtise qui voudraient qu'une relation comporte obligatoirement un dominateur et une soumise, mais une soumise consentante. La belle affaire, tout cela ne fait pas avancer la cause féministe qui cherche à établir l'égalité, mais la dessert, voire l'anéantit. Et ce n'est pas la moralisation finale qui va sauver les meubles, bien au contraire.

La mise en scène très peu inspirée abuse des clairs-obscurs, des fondus-enchaînés, de la nudité (surtout de l'actrice) et de l'utilisation de chansons suaves commerciales. Le point d'orgue survient avec le ralenti sur les coups de martinet, autre grand moment de rigolade. Bref, on y trouve le catalogue de toutes les facilités que l'on pouvait craindre d'un tel produit devenant très vite pathétique, comme son succès annoncé et déjà idolâtré. La féminité qui est autrement mieux analysée dans Nymph()maniac de Lars von Trier, perd ici toute son aura et tout son mystère, pour faire place à une bluette pseudo sulfureuse. Et on se permettra de douter de la sagacité de celles et ceux qui défendront cette chose en y trouvant quelque intérêt, ou émotion chère à nos sociétés polluées par la consommation à tous les niveaux.

 

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