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Je te survivrai

 
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Entre les mastodontes bénéficiant d'un rouleau compresseur marketing sortis cette semaine au cinéma, se trouve un petit film franco-belge qui mérite largement le détour, Je te survivrai de Sylvestre Sbille qui signe là son premier long métrage. Il nous fait le portrait d'un personnage peu reluisant engendré par le capitalisme libéral cynique, Joe, la quarantaine arrogante, agent immobilier sans scrupule qui rêve de construire un terrain de golf sur la propriété de sa vieille voisine, Blanche. Cette dernière refuse de céder et passe des jours tranquilles avec le stricte minimum.

En quelques scènes, Sylvestre Sbille dépeint Joe comme le plus parfait d'exemple du beauf dans toute sa splendeur: il collectionne les miniatures de voitures de sport, sa plaque d'immatriculation est à son propre nom, il se comporte comme un cuistre auprès de la gent féminine en pensant que son argent peut tout lui apporter.

On connaît tous un personnage comme lui et soit on l'envie (réaction la plus faible), soit on le tolère sans lui prêter grande attention, soit on le rejette purement et simplement en lui faisant comprendre que sa vision égoïste et matérialiste de la vie finira par lui faire perdre toute humanité. Joe est déjà mal parti, il n'a pas vraiment d'amis, à part ses collègues, sa femme l'a logiquement quitté et il ne voit que très rarement sa fille adolescente.

Excédé par la résistance de Blanche, il décide de lui couper l'eau. Pour ce faire il descend dans son propre puis qui alimente la propriété de sa voisine, mais son échelle bricolée cède et il se retrouve prisonnier, sans réseau téléphonique. Seule Blanche connait sa situation. Commencent alors un rapport de force entre les deux ennemis jurés et des négociations très dures.

Dès lors, le film montre un Joe en position de faiblesse, un être acculé, perdu, à la merci de Blanche. Au début, on se réjouit du sort de Joe qui n'est finalement que la monnaie de sa pièce, mais son calvaire l'humanise et dévoile un homme plein de faiblesses et non dépourvu de qualités. Sans nous faire prendre pitié, le cinéaste évoque crument la captivité de Joe en n'évitant pas les détails les plus sordides, comme le manque d'hygiène qui finit par régner au fond de ce puis.

Bien sûr ses collègues s'inquiètent de son absence, mais comme Joe les traitaient de manière hautaine, ils ne s'efforcent pas vraiment à lui venir en aide. Blanche devient dès lors sa seule chance de survie et elle est bien décidé à faire céder Joe, concernant son projet de golf.

Sous des airs de comédie grinçante, Je te survivrai fait le portrait d'une humanité toute en nuance, ni noire, ni blanche. Même le coup de théâtre qui fait prendre à l'intrigue un direction inattendue se révèle pertinent et le film ne se conclut pas dans un discours mielleux qui voudrait que tout le monde peut changer, mais au contraire il fait le constat que l'on ne peut guère renier sa propre nature. Joe sortira modifié par sa mésaventure certes, mais restera lui-même dans le fond.

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