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Le Démantèlement

 
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Au moment où sort le nouveau film de Xavier Dolan, un autre réalisateur québécois fait évoluer ses personnages dans le Québec rural. Sans nul doute, Sébastien Pilote mérite une aussi grande reconnaissance que son compatriote, tant son film, qui a fait sensation à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes, est une oeuvre sensible et bouleversante. Après Le Vendeur, premier long métrage sorti en 2011 et qui a charmé les jurys dans nombre de festivals, Pilote s'inspire de l'imaginaire des westerns classiques américains pour raconter cette histoire des plus balzacienne. Sans esbroufe, sa caméra embrasse les immenses plaines canadiennes au milieu desquelles se dresse le domaine agricole Gagnon & Fils. Dans ce décor infini, Gaby en est l'heureux propriétaire. Ses deux filles chéries ont fait le choix de s'installer en ville et donc de ne pas reprendre le domaine familial. Par amour pour ses progénitures, le fermier est prêt à se déposséder volontairement de ses biens et de ses animaux pour aider l'aînée à se sortir de problèmes financiers.

Avec justesse et simplicité, le réalisateur évite les pièges du mélodrame pour tracer la chute d'un homme que certains appelleraient obstiné, pourtant en accord avec ses valeurs jusqu'au dévouement le plus complet. En effet, Gaby est un éleveur de moutons plutôt taciturne mais que Gabriel Arcand réussit brillamment à rendre attachant; alors que son visage paraît imperturbable, l'acteur parvient à nous communiquer la myriade d'émotions que peut ressentir un fermier au moment de s'arracher à ses terres et de perdre, en quelque sorte, sa liberté. En se fixant sur cette famille éclatée, voire démantelée qui peine à se retrouver ou du moins à communiquer, le discours peut évoquer l'ingratitude des enfants envers leurs parents (une morale à la Père Goriot), mais aussi une certaine déliquescence de la société d'aujourd'hui. Au final, alors que l'homme quitte les grands espaces pour une petite chambre en bord d'autoroute, on se sent presque honteux d'avoir crié (intérieurement) à la déraison; évidemment, il ne s'agit que d'amour.

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