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Les manuscrits ne brûlent pas

 
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Quand on entend certains jeunes cinéastes nés avec la VHS et voués au film de genre que l'on dit stupidement décomplexé se plaindre de leur condition de travail, on rit doucement à ses jérémiades infantiles, quand on voit ce que doivent faire des cinéastes iraniens pour contrer la police de leur pays qui s'évertue à vouloir sabrer tout travail intellectuel.

Le dernier long métrage de Mohammad Rasoulof dépeint sans détour cette police secrète qui traque tout ce qui ne va pas dans le sens de la morale du gouvernement de ce pays pourtant riche d'une culture extraordinaire. On suit ici deux tueurs dans leur effroyable quotidien qu'ils vivent comme s'il s'agissait de n'importe quel boulot, se demandant par exemple à quelle heure ils vont manger alors qu'ils sont sur le point de pendre un artiste. Ils obéissent aux ordres de leur hiérarchie sans se poser aucune question, laissant leur conscience en totale jachère. Leurs pérégrinations qui les amènent à commettre des actes humainement inqualifiables de cruauté envers d'autres êtres humains sans défense, nous fait découvrir en parallèle les conditions effroyables de ces gens qui osent se soulever contre un régime qui base ses lois sur une religion corrompue et détournée de ce qui devrait être sa spiritualité, avec comme seule arme défensive, leurs mots. Pour montrer toute l'absurdité de vouloir moraliser un peuple, le cinéaste ose un tour de force d'une audace hallucinante: le chef de la police est un ancien sympathisant du milieu intellectuel qu'il cherche à éradiquer purement et simplement.

Rasoulof signe un film courageux et indispensable, un cri de détresse d'une puissance hors du commun. Vivant en Allemagne, il a décidé de réalisé les intérieurs de son long métrage dans ce pays et de partir filmer en catimini les extérieurs en Iran, dans une urgence extrême. Convaincu par le changement de gouvernement survenu par les élections iraniennes en juin 2013, il rejoint son berceau natal et, à peine arrivé, il se voit confisqué son passeport et nous n'avons plus aucune nouvelle de lui depuis.

Son film est d'une telle justesse qu'il fait trembler ceux qu'il dénonce, prouvant ainsi sa véracité et relayant aux oubliettes toutes les accusations de fausseté que l'on pourrait porter contre lui. L'objet est tellement sensible que le générique ne comprend que le nom de Rasoulof pour ne pas nuire aux comédiens tous magnifiques et aux techniciens qui ont eu le cran de participer à cet acte de foi politique hors norme.

Manuscripts Don't Burn montre brillamment que le rôle du cinéma est aussi de faire passer un message et non simplement de s'évertuer à divertir, comme le pense trop souvent une partie du public qui n'aime pas être bousculée devant une oeuvre. Une claque magistrale qui reste gravée longtemps dans l'esprit, et non qui s'évapore, sitôt les lumières de la salle rallumées.

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