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Rêves d'or

 
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Peu importe le matériau qui la compose : une cage est une cage. Le titre du film La Jaula de oro (Rêves d'or), premier long métrage du réalisateur espagnol installé au Mexique Diego Quemada-Diez adhère parfaitement au thème qu'il aborde une fois que les spectateurs entament le voyage avec les protagonistes, trois adolescents guatémaltèques qui entament un périple périlleux et redoutable à travers le Mexique pour passer aux Etats-Unis où ils espèrent une vie meilleure. Le thème de l'émigration a été souvent abordé au cinéma comme dans Sin Nombre (Sans nom), du cinéaste états-unien Cary Fukunaga, qui racontait l'histoire de deux jeunes gens en partance du sud du Mexique pour gagner clandestinement les Etats-Unis.

La différence entre les deux films, outre a nationalité des réalisateurs, se révèle dans leurs façons respectives de filmer: alors que le Californien mettait en scène un spectacle, Diego Quemada-Diez affirme son propre style, un mélange subtil entre le documentaire et la fiction, faisant de ce périple une odyssée aux multiples obstacles, un «antagoniste» qui, selon les propres termes du cinéaste, prend des formes diverses: crime organisé, groupes maffieux, narco-trafficants, francs-tireurs. Sans relâche le trio d'adolescents auquel se joindra un jeune Indien tzotzil des Chiapas, affronte des péripéties même quand ils se croient en terre amie. Le réalisateur parvient à maintenir le suspense et une tension grâce à un scénario riche et imprévisible, nourri par les témoignages que Diego Quemada-Diez a récoltés auprès des immigrants latino-américains pendant plus de six ans. Cette récolte d'informations de première main confère au film une véracité et une authenticité, révélant de l'intérieur l'horreur et la violence de l'exode des clandestins.

Les images sont d'une beauté étrange, d'autant plus étrange d'ailleurs qu'elles reflètent la dureté de la réalité vécue par les personnages, montrant un malheur presque poétique qui jette son dévolu sans pitié sur les protagonistes. Si il fallait décrire La Cage d'or, on pourrait dire de ce voyage que la destination s'éloigne de plus en plus à mesure que les adolescents approchent du but. C'est dans cette contradiction que la liberté des protagonistes se termine, un paradoxe judicieusement filmé par le cinéaste hispani-mexicain qui opte parfois pour le hors-champ, épargnant la violence de certaines scènes aux spectateurs qui peuvent aisément imaginer ce que vivent les protagonistes, comme lors de l'enlèvement de Sara par des membres du crime organisé. On imagine facilement que la jeune fille est enlevée pour être livrée à la traite des Blanches mais la caméra de Diego Quemada-Diez a la pudeur de ne pas le filmer.

Dans une mise en scène naturaliste, la caméra de Diego Quemada-Diez implique les spectateurs qui deviennent témoins de ce que vivent les protagonistes comme si ils étaient aux premières loges, voire au bord des voies ferrées qu'empruntent les wagons de marchandises sur lesquels voyagent les clandestins. Alors que certains cinéastes hésitent à recourir à des acteurs non professionnels, Diego Quemada-Diez n'hésite pas à le faire, alimentant son scénario des propres attitudes, des réactions et des modes d'expression de ces jeunes acteurs.

Le travail photographique de Marie Secco est incroyable, mettant en relief  ces détails qui donnent de la profondeur aux personnages et qui font la densité et l'essence de l'histoire, comme l'incapacité de Juan et Sara à comprendre le dialecte de Chauk ou l'amour inavoué entre Juan et Sara. A mesure que le voyage progresse, la caméra laisse entrevoir  le fond du rêve de ces jeunes aventuriers qui avancent sans savoir où aller, qui courent de toutes leurs forces vers la liberté mais peut-être dans la mauvaise direction.

Diego Quemada-Diez, qui a signé plusieurs courts métrages remarqués et a travaillé avec des cinéastes comme Ken Loach, Fernando Meirelles, Alejandro González Iñárritu, Oliver Stone, Spike Lee et Isabel Coixet, confirme son indéniable talent avec ce premier long métrage, primé dans de nombreux festivals dont Cannes (Un certain regard), Mar de Plata, Lima, Chicago, Zürich et Saint-Pétersbourg. Le style particulier du cinéaste combine tous les éléments du langage cinématographique, livrant un témoignage inédit sur l'émigration. Les spectateurs qui resteront jusqu'à la fin du générique, qui dure six minutes, pourront y lire les noms des six-cents émigrants qui ont collaboré, par leur témoignage ou leur participation, à La Jaula de oro, un vrai film coup de poing qui ébranle notre confort d'Occidentaux.

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