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Lone Ranger

 
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Echec absolu au box-office américain, le nouveau film de Gore Verbinski (la trilogie Pirates des Caraïbes, Rango), s'impose pourtant comme une réussite totale (le chef d'oeuvre n'est pas loin) tant au niveau de sa forme que du propos qu'il développe. Narrant les aventures d'un Indien et d'un ranger revenu d'entre les morts décidant de faire cause commune pour mettre la main sur le responsable de leurs drames personnels, Lone Ranger happe le spectateur dès sa séquence d'ouverture pour ne plus le lâcher 2h30 durant. Convoquant Il était une fois dans l'Ouest (le film prend pour cadre la construction du chemin de fer aux Etats-Unis), Little Big Man (le vieil Indien racontant ses aventures) ou encore John Ford (les décors de Monument Valley, L'homme qui tua Liberty Valance), le réalisateur laisse exploser dans chaque photogramme son amour du western et sa déférence envers un genre qui constitue de toute évidence pour lui la quintessence du cinéma (sa filmographie ne cesse d'y faire référence).

Mais Lone Ranger ne se contente pas d'être un western d'excellente facture qui se limiterait à citer ses modèles, et encore moins un simple film d'aventures aux séquences d'action proprement hallucinantes. Car Verbinski, totalement suicidaire (on se demande encore comment Disney a pu accepter de financer un tel sujet), appuie là où ça fait mal: le génocide indien, véritable acte fondateur d'un pays tout entier, refoulé par ses habitants et dont l'évocation revient commercialement à se tirer une balle dans la tête. Hormis le fait que cela fait bien longtemps que le western ne fait plus recette, le propos même du film constituait la signature même de sa mise à mort. Les résultats catastrophiques du film outre-Atlantique se sont chargés de s'en faire l'écho. On pense alors forcément à La porte du paradis de Michael Cimino qui, en relatant un épisode peu reluisant de l'histoire américaine (le meurtre programmé d'immigrants européens par des Américains voulant conserver leurs terres) avait réalisé des scores catastrophiques au box-office, signant rien de moins que la fin du Nouvel Hollywood, cet âge d'or du réalisateur roi.

Courage ou inconscience de la part de Verbinski ? Les deux mon général. Car au-delà des préoccupations financières, Lone Ranger est une oeuvre totalement aboutie artistiquement, ponctuée de scènes d'action vertigineuses (la séquence finale de plus de 10 minutes est un morceau de bravoure hallucinant), magnifiée par des paysages à couper le souffle, et balançant sans prévenir des plans à la puissance d'évocation immédiate (la charge des Indiens en pleine nuit rappelle furieusement celle du Gouffre de Helm dans Le Seigneur des Anneaux). Parvenant à faire prendre conscience en l'espace de deux secondes du carnage que le progrès a provoqué sur le peuple indien (les mitrailleuses contre les flèches), faisant baigner son histoire dans une mélancolie palpable (l'avancée d'une civilisation passe forcément par la perte de valeurs), et n'épargnant au spectateur aucune scène de violence (têtes écrasées par des bûches, coeur arraché, scalps, et j'en passe), Lone Ranger brasse une quantité phénoménale d'informations avec une fluidité et un découpage exemplaires, faisant passer sa durée conséquente comme une lettre à la poste.

Construite en flashes back, l'histoire mélange allègrement réalité et fantasmes, le spectateur ne sachant ainsi jamais dénouer le vrai du faux, le réalisateur rappelant  que le mythe de l'Ouest s'est construit sur des légendes et des mensonges ("Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende", entendait-on dans L'homme qui tua Liberty Valance), avec notamment des scènes totalement surréalistes (les lapins cannibales ou le cheval blanc se tenant sur une branche d'arbre) ou encore la question finale du petit garçon.

Porté par un duo d'acteurs en symbiose totale (Armie Hammer vole presque la vedette à Johnny Depp), magnifiquement mis en scène, traversé par la musique aux accents morriconiens de Hans Zimmer, Lone Ranger s'impose à la fois comme le plus beau long-métrage de son réalisateur, une déclaration d'amour au genre fondateur du cinéma américain, un rappel historique qui fait mal aux entournures, et un film d'aventures et d'action de très haute volée. Pour toutes ces raisons, rater ce Lone Ranger serait une grave erreur.

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