Critique

Lore

 
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On peut enfin voir sur nos écrans le Prix du Public du Festival de Locarno de l'année dernière et il était temps. Force est de constater que même si cet été recèle de bons "blockbusters" comme World War Z ou Pacific Rim, le plus impressionnant choc sur une toile restera cet extraordinaire Lore de Cate Shortland, d'après le roman The Dark Room de Rachel Seiffert, et il fera date.

Ce long métrage d'une maturité exceptionnelle pourrait se comparer à ce que l'on appelle un film de survie, mais là, les victimes sont l'immédiate descendance nazie et les méchants, le reste du monde qui commence juste à être libéré du joug d'Hitler et de ses sbires. On suit donc la cavale de Lore, avec sa soeur Liesel et ses frères jumeaux Gunter et Jürgen. Elle s'occupe en plus du dernier de la fratrie, un nourrisson nommé Peter. Leurs parents s'enfuient de leurs côtés, tout de suite à l'annonce de la mort de leur Führer, après avoir pris soin de détruire des documents compromettants. Sont-ils partis rejoindre la longue liste des suicidés du troisième Reich? Les derniers mots de la mère à sa fille aînée font froid dans le dos: "N'oublie jamais tes origines".

Nous sommes donc en compagnie d'une génération qui a été éduquée selon les principes racistes et inhumains que l'on connaît et qui n'a aucune raison de s'en départir. Mais on fait la connaissance de Lore, de sa soeur et de ses frères au moment même où les fondements de leur instruction éclatent en mille morceaux. Avec toute la paranoïa incluse dans la doctrine qu'on leur a inculquée, ils se retrouvent dans la peau de ceux qu'on leur a appris à mépriser. Au début, Lore, qui gère le groupe, se montre sûre d'elle en payant rubis sur ongles les victuailles qu'elle réclame aux gens rencontrés le long de leur trajet. Mais ce voyage est aussi une révélation pour ces enfants qui étaient confinés autant dans leurs idées que dans leur riche logement bourgeois. Ils perdent d'un coup cette sécurité qui les séparait de la réalité. Leur route croise les conséquences des actes de leurs aînés sous forme de cadavres atrocement mutilés ou de dévastations en tout genre. Puis, un jour ils doivent s'allier à contre-coeur à l'ancien ennemi, un jeune homme juif.

Ce long métrage remarquable à plus d'un titre réussit à se maintenir sur le fil d'un rasoir acéré sans ne jamais sombrer dans l'émotionnel gratuit, très à la mode, ou la revanche bête et méchante. Lore ne change pas sa manière de voir le monde, la seule qu'elle connaisse, elle est en territoire hostile et essaie juste de le traverser le plus discrètement possible afin de survivre et de sauver sa soeur et ses frères, comme si précisément leurs survies dépendaient d'un plan prévu en cas de chute de l'empire nazi: exil de quelques privilégiés, ordre de se suicider pour un grand nombre, et sauvegarde de la descendance, avec le dessein bien défini de revenir une fois la tempête passée, et surtout avec les mêmes idéaux nauséabonds.

Lore, c'est le premier rôle de Saskia Rosendahl et son interprétation laisse sans mot. Elle est simplement extraordinaire comme le reste du casting, magnifiquement dirigé par Cate Shortland. En toute logique, la réalisatrice ne recourt jamais à l'empathie et opte pour une mise en scène qui multiplie les points de vue. Lore est très régulièrement filmée comme si elle était vue par sa soeur ou ses frères et c'est à travers son regard à elle que l'on voit les autres. C'est une astuce chère au film de survie qui fonctionne à merveille dans ce contexte. On sent parfaitement l'angoisse qui s'empare de cette famille perdue dans une réalité qu'elle n'aurait jamais dû connaître. La reconstitution historique ne souffre d'aucun défaut et plonge immédiatement le spectateur dans le récit et dans son époque. On retrouve avec beaucoup de bonheur, Max Richter à la musique et une nouvelle fois, il parvient à créer une couleur sonore en parfait adéquation avec celle de l'image.

Devant une telle oeuvre, on ne peut que s'incliner, car Cate Shortland, qui signe là son troisième long métrage dont un téléfilm, fait preuve d'une pertinence rarement croisée et surtout elle parvient à une oeuvre d'art majeure que l'on peut ranger à côté des plus belles autopsies artistiques de l'âme humaine et de ses perversions.

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