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Stoker

 
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Première expérience américaine pour Park Chan-Wook, Stoker constitue la preuve que même au sein d'un environnement formaté et castrateur comme peut l'être Hollywood, un metteur en scène intègre ayant cédé aux sirènes américaines peut rester droit dans ses bottes et fidèle à ses idées, malgré la pression des grands studios.

Marchant sur les plates bandes de L'ombre d'un doute (Alfred Hitchcock, 1943), le nouveau film du réalisateur de Old boy, Sympathy for Lady vengeance et Thirst, nous présente une femme (Nicole Kidman, plus botoxée que jamais) et sa fille (Mia Wasikowska, l'héroïne d'Alice aux pays des merveilles de Tim Burton) ayant perdu leur mari et père dans un mystérieux accident de voiture. Surgit alors dans leur vie l'oncle Charlie, frère du défunt, dont la nièce ignorait totalement l'existence. En proie à un sentiment de fascination/répulsion pour cet homme, la jeune India, au terme d'un véritable voyage inititatique, découvrira sa vraie nature, et accèdera in fine à l'âge adulte. 

Débutant par la voix off d'India se posant sur des images d'une belle sensualité, le film donne d'emblée le sens du métrage, tout en cristallisant le parcours intérieur de son héroïne: comme la fleur ne choisit pas sa couleur, nous ne sommes pas responsables de ce que nous sommes. C'est en acceptant cet état de fait que l'on se libère, et être adulte, c'est être libre. En d'autres termes, le bonheur est tributaire de la conscience de notre rôle dans la société. En cela, Stoker se rapproche énormément de la démarche du Shyamalan de la grande époque (notamment Sixième sens, Incassable ou La jeune fille de l'eau). Le traitement, en revanche, est totalement différent. Usant de métaphores, de symboles, de déconstruction du récit, de faux-semblants, de flash backs et de flash forwards, Park Chan-Wook use (et abuse) des moyens mis à sa disposition par l'outil cinématographique pour illustrer son propos. C'est à la fois la marque de fabrique de son cinéma, mais aussi sa limite. Car à force de vouloir triturer sa narration, le metteur en scène tombe avec Stoker dans un maniérisme visuel un peu trop appuyé, travers dans lequel il avait réussi à ne pas tomber dans ses précédents films. Autrement dit, dans Stoker, la forme prend trop souvent le pas sur le fond, alors que le sujet, passionnant, nécessitait un juste équilibre entre ces deux éléments.

En revanche, on ne peut que saluer le propos profondément dérangeant du film (le mal existe à l'état pur), sa transgression assumée (l'inceste) et son jusqu'au-boutisme thématique, jusqu'à un final sans appel renversant totalement le rapport d'empathie que le spectateur avait pu nouer avec India. Stoker, ou un ovni à Hollywwod.

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