Critique

The Master

 
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The Master de Paul Thomas Anderson, c'est la claque du début 2013. Le réalisateur du magnifique There Will Be Blood réussit de nouveau une oeuvre incroyable. Son film met mal à l'aise comme rarement en dénouant brillamment les processus d'une secte, et surtout ses méthodes de recrutements ainsi que le choix de ses victimes. Joaquin Phoenix et Philip Seymour Hoffman y sont prodigieux.

Le film s'ouvre sur une séquence totalement hallucinante dans laquelle on découvre Freddie Quell en train d'honorer une femme en sable sous les rires gras de ces camarades d'armée. Nous sommes au tout début des années 1950. Ce vétéran de la Deuxième Guerre Mondiale est complètement perdu et il se confectionne des boissons alcoolisées personnalisées, quand il ne boit pas des produits de beauté. Il est en train de se consumer le soir où, dans un état critique, il se retrouve sur un bateau en route vers le sud pour célébrer le mariage de la fille de Lancaster Dodd, un personnage dangereusement séduisant.

Ce film exceptionnel suit dès lors la relation entre ces deux personnages et nous plonge, sans aucun cordon de sécurité, dans ce que l'âme humaine peut recéler de plus torve. D'un côté, on a le maître du titre et de l'autre la victime savamment choisie qui devient le meilleur élève. Intelligemment, Paul Thomas Anderson se pose en observateur et ne cherche jamais l'empathie avec ses personnages et il enlève tout superflu, ce qui fera dire à certains que le film manque d'émotion. Et c'est tant mieux quelque part, car s'il faut entendre par là sensibleries et pleurnicheries indécentes, chères à notre société de grande consommation actuelle, ce mot n'a pas sa place ici. Le réalisateur cherche justement l'inconfort du spectateur et y parvient haut la main. Son long métrage dérange et on se retrouve assez vite dans une position inconfortable, mais fasciné par la mise en scène et le propos de The Master qui attaque de manière frontale son sujet qui, lui aussi, met mal à l'aise. Et cela fait du bien d'être de temps en temps secoué par ce qu'un cinéaste inspiré nous donne à voir. On voit très clairement pourquoi Freddie est choisi par Lancaster et comment ce dernier l'entraîne dans les mailles de ses sordides filets. Freddie est tellement en roue libre, au bord de la rupture, qu'il devient le client idéal.

Dans le rôle de Freddie Quell, Joaquin Phoenix réalise une performance qui laisse pantois. Son attitude voutée, pour montrer que son personnage porte tout le poids de l'univers sur ses épaules, n'est que l'une des nombreuses trouvailles de ce comédien décidément hors norme. Face à lui, l'immense Philip Seymour Hoffman donne vie à un être que l'on pourrait ranger à côté des pires méchants de fiction, ou non. Il use malicieusement de la séduction qui est l'arme de Lancaster Dodd pour parvenir à ses fins. Il n'y a pas de mot pour dire tout le bien que l'on pense de cet acteur à chacune de ses prestations.

Très inspiré, Paul Thomas Anderson opte pour un format d'image proche de la vision humaine et il fait très bien car l'utilisation du scope aurait été ici très peu pertinente. La caméra du réalisateur fait office d'observatrice, elle est le lien direct entre l'écran et le spectateur, la lucarne par laquelle ce dernier est témoin de l'endoctrinement de Freddie. La musique procède exactement de la même manière. Pour sa deuxième collaboration avec Paul Thomas Anderson, Jonny Greenwood, éminent membre de Radiohead, cherche lui aussi à mettre mal à l'aise, mais sans choquer pour choquer. Il utilise des instruments associés généralement à la douceur en les torturant, les poussant toujours à la limite de la dissonance sans ne jamais vraiment la franchir. C'est remarquable à plus d'un titre. La reconstitution des années 50 par les décors, les accessoires et les costumes confine à un réalisme impeccable.

The Master montre très clairement qu'après le déjà sublime There Will Be Blood, Paul Thomas Anderson est le mieux placé pour devenir le digne successeur de Stanley Kubrick, autant par la forme que par le fond qui, comme chez le réalisateur de Eyes Wide Shut, s'attarde brillamment sur l'âme humaine, et surtout ses dysfonctionnements.

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