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Les Dents de la mer

 
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Communément admis comme étant le premier blockbuster de l’histoire du cinéma, Jaws (Les dents de la mer), sorti sur les écrans en 1975, constitue à la fois le jalon séminal et terminal de l’œuvre de Steven Spielberg. En effet, tout Spielberg se trouve déjà dans Jaws. Même si Duel (1971) et Sugarland Express (1974) renfermaient déjà en leur sein les prémices des thèmes propres au réalisateur de 1941, c’est avec l’adaptation du roman de Peter Benchley que ces derniers prendront toute leur ampleur, pour être ensuite déclinés dans les futurs longs-métrages du metteur en scène.

Car loin de ne constituer qu’un film de frousse qui traumatisa des générations entières à la simple évocation d’un requin ou du grand large, Jaws est avant tout une histoire confrontant des personnages ordinaires à une situation qui les dépasse. Toute l’œuvre de Spielberg repose sur ce motif, véritable substrat sur lequel le réalisateur construira  son œuvre, de la saga des Indiana Jones à A.I., de La liste de Schindler à Always, d’Empire du soleil à Minority Report, et j’en passe. En érigeant ainsi face à ses héros un évènement hors du commun avec lequel ils devront se débattre, Steven Spielberg parvient à toucher au cœur et à la moelle de ses personnages. Contraint de se dépasser et d’aller au-delà de ce qu’il pensait être ses limites, le héros spielbergien, au terme de son périple, en aura appris davantage sur lui-même qu’il n’aurait pu l’imaginer, et en sortira de fait grandi.

Sur ce dernier point, le personnage du chef Brody représente par excellence le héros type du cinéma de Spielberg. Homme-enfant  incapable de se projeter dans l’âge adulte (sa peur de l’eau, la scène de mimétisme à table avec son fils, éloquente s’il en est), Brody parviendra in fine à vaincre ses peurs et à entrer douloureusement dans une nouvelle ère de son existence. Ainsi, le personnage incarné par Roy Scheider a un compte à régler avec la vie, et c’est à bord de l’Orca qu’il y parviendra. De même, le personnage de Quint (Robert Shaw) a lui aussi une affaire en suspens. Le drame qu’il vécut à bord du navire Indianapolis lors de la seconde guerre mondiale (la quasi-totalité des membres du navire fut dévorée par les requins) a fait naître en lui un besoin de vengeance. A ce propos, le long monologue durant lequel Quint explique à ses partenaires de chasse l’épisode de l’Indianapolis constitue selon moi la meilleure séquence de toute la carrière de Spielberg.

Forte caractérisation des personnages, quêtes d’un Graal (ici l’âge adulte, là une vengeance sanguinaire), Jaws constitue également un modèle de tension et d’angoisse, les apparitions du requin étant disséminées au compte-gouttes, Spielberg privilégiant la suggestion sur ce qui est montré. Il est d’ailleurs aujourd’hui de notoriété publique que ce choix de mise en scène fut dicté par les dysfonctionnements à répétition du requin mécanique (surnommé Bruce), obligeant le metteur en scène à jouer de subterfuges afin de réaliser son film. Un mal pour un bien.

Par ailleurs, le film regorge d’idées de mise en scène toutes plus marquantes les unes que les autres. Ainsi, le zoom compensé sur Roy Scheider assis sur la plage, les barils, la mort de Quint en plan large, les vues suggestives du prédateur ou encore le plan de l’Orca prenant le large entre les mâchoires d’un requin témoignent de la richesse visuelle du film, véritable succession de scènes désormais ancrées dans l’inconscient collectif.

Œuvre-type du Nouvel Hollywood, cette période bénie durant laquelle les réalisateurs étaient rois, Jaws conserve toute sa force dramaturgique et sa puissance d’effroi , presque 40 ans après sa sortie en salles. C’est ce qu’on appelle du grand art.

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