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Sur la route

 
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Le réalisateur brésilien Walter Salles est décidément un cinéaste très intéressant. Après avoir réussi le remake d'un film d'horreur japonais avec Dark Water, il s'attaque à la mythique adaptation du cultissime Sur la route de Jack Kerouac et parvient à ses fins haut la main. C'est en découvrant son film sur le Che, Carnets de voyage, lors du festival de Sundance en 2004 que Francis Ford Coppola, détenteur des droits d'adaptation du roman depuis le début des années 70, pense avoir enfin trouvé un cinéaste pour cette énorme entreprise. Le résultat prouve que le réalisateur du Parraina eu la bonne intuition. Après huit ans de travail, le film existe enfin et c'est une perle qui fera encore longtemps parler d'elle.

Salles dépeint une Amérique déboussolée au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, d'une telle manière que, mis à part le groupe sur lequel se focalise le long métrage, tout semble désincarné. A part leurs propres visions des choses et leurs plaisirs coupables ou non, rien ne semble intéresser les protagonistes. Loin de faire l'apologie de la beat generation, Salles montre de manière brillante que toute doctrine a ses limites et que le sectarisme n'est jamais très loin avec ce genre de théorie. Que cela soit Dean Moriarty alias Neil Cassady ou Sal Paradise alias Jack Kerouac en personne, on a affaire à deux êtres peu sympathiques qui pensent surtout à leur personne et négligent les autres. On le voit surtout à travers les femmes de l'histoire qui sont plus étoffées que dans le roman. Grâce à elles, le réalisateur évoque les failles d'une théorie relativement fumeuse ayant pour but une hypothétique quête de liberté, au détriment de son entourage. Neal Cassidy a fait trois enfants à sa femme Carolyn, magistralement incarnée par Kirsten Dunst. Cela ne l'empêchait pas de partir sur les routes avec son pote Sal et sa maîtresse Marylou que rend à merveille Kristen Stewart. Cette lâcheté transpire pendant tout le film. Comme leur pays, les partisans de la beat generation sont perdus et se laissent aller aux drogues en tout genre, ce qui leur fait dire plutôt n'importe quoi et surtout perdre tout sens commun comme dans cette séquence incroyable où Old Bull Lee alias William S. Burroughs (Viggo Mortensen) fait découvrir à Dean et Sal sa petite cabane qui fait office d'accumulateur d'orgone.

Le film conte la fascination de Sal pour Dean, un homme sans scrupule qui se dit libre, mais qui, en fait, abîme ceux qui le croisent. Ces gens-là sont tellement peu enclins à vivre en société, qu'ils choisissent systématiquement la fuite à la moindre contrariété, pour mieux se retrouver plus tard, comme si de rien n'était. Sal le comprend petit à petit quand il décide de retranscrire sur papier ses divagations sur les routes des Etats-Unis. On a droit à des plans magnifiques à travers le pare-brise de La Hudson de Dean et sur des jambes qui marchent, car la route ne se fait pas qu'en voiture mais aussi à la force des mollets parfois. Pour donner vie à ce duo d'amis, Salles choisit deux comédiens parfaitement investis dans leurs rôles, Garrett Hedlund, qui appela pendant sept ans le cinéaste à chaque nouvelle proposition de travail pour savoir s'il pouvait l'accepter, de peur de rater Sur la route, et Sam Riley qui incarne Sal avec un naturel confondant. Le film bénéficie aussi d'une reconstitution historique époustouflante, d'une adaptation inspirée, signée Jose Rivera, d'une photo remarquable du Français Eric Gautier et d'une musique magnifique de l'Argentin Gustavo Santaolalla, lauréat de deux Oscars pour Le Secret de Brokeback Montain d'Ang Lee et Babel d'Alejandro Gonzalez Iñarritu. Et il est surprenant de constater que c'est une équipe internationale qui est venue à bout de ce morceau de vie typiquement américain, en signant un très grand film.

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