Critique

Le Grand Soir

 
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Benoît Delépine et Gustave Kervern, deux des trublions de Groland, prouvent une nouvelle fois de manière brillante que leur cinéma devient incontournable. Ils possèdent un style bien à eux que l'on retrouve dans les cadrages des plans les plus larges, avec une importance cruciale donnée au ciel, ou à faire jouer une partie de l'action tout en bas de l'image comme dans le plan entre Jean-Pierre et un client. Le fait de refuser systématiquement de filmer le contre-champ de leurs vues leur est propre et cela donne un ton particulier à l'ensemble. Mais bien sûr il y a des exceptions et l'une des scènes les plus drôles, que l'on nommera séquence de la pizzeria pour ne pas trop en dire, repose sur le champ et le contre-champ. Ils disent aussi eux-mêmes qu'ils doivent tourner vite car ils font toujours leurs longs métrages pendant leurs vacances de Groland, mais cela ne se ressent pas du tout péjorativement, car ils sont parvenus à s'entourer de comédiens qui sont à fond dans la première ou la deuxième prise, une sorte d'anti perfectionnisme tout à leur honneur.
Le Grand Soir s'ouvre sur l'harmonica du très regretté Alain Bashung et un gros plan sur la crête et le front de Not. Il y a comme une ambiance western qui sera de plus en plus développée par la suite, la zone commerciale où se déroule l'action deviendra un véritable décor de ce genre américain par excellence, il ne manque que les fétus de pailles soufflés dans les allées. Not se rend partager un repas avec son père et sa mère qui tiennent La Pataterie en haut de la zone. Son frère, Jean-Pierre est aussi présent. Cette famille a un sérieux problème de communication comme le montre ce long plan fixe où les deux frères parlent en même temps à leur père qui essaie de faire fonctionner un appareil électronique. Grâce à la justesse des comédiens et à un savant travail de mixage, on comprend de temps en temps l'un ou l'autre à des moments très stratégiques et très drôles. Jean-Pierre est en crise à cause de son divorce. Il devient de plus en plus incontrôlable et finit par péter les plombs. C'est contre toute attente, son punk de frère, celui dont on se moque facilement, qui va le soutenir dans sa chute.
Comme le disent les deux réalisateurs, l'idée était de réunir à l'écran Albert Dupontel et Benoît Poelvoorde. Bien leur en a pris car le duo fait des merveilles qu'ils soient en solo ou ensemble. Dans le rôle de Jean-Pierre, Dupontel passe du type fade à un fou furieux prêt à en découdre. Il passe de la rage à une sorte de libération salvatrice avec un naturel confondant et il parvient même à nous faire oublier Dupontel. Et c'est pareil pour Poelvoorde. Cela faisait bien longtemps que l'on ne l'avait pas vu se fondre à ce point dans son personnage. On l'oublie complètement au profit de Not, le plus vieux punk à chien d'Europe. Il est certes très drôle par moments, mais il et surtout très touchant. On n'en vient jamais à juger sa marginalité volontaire. Il crée une véritable empathie pour son rôle. A leur côté il y a une galerie de seconds couteaux tous plus savoureux les uns que les autres. On citera Bouli Lanners qui a droit à une scène mythique reposant sur l'utilisation du verbe aller dans un savoureux dialogue avec Areski Belkacem qui campe le père de Not et Jean-Pierre. Brigitte Fontaine qui incarne la mère est simplement jouissive pour sa première participation à un film. Serge Larivière joue le patron de Jean-Pierre sans sombrer dans la caricature. On y croise en vitesse Yolande Moreau, Chloé Mons et la toujours intrigante Miss Ming dans une séquence particulièrement émouvante. Et il y a ce monstre de Depardieu en voyant dans un numéro dont lui seul détient le secret. Il faudrait encore parler du compagnon de Not, un berger punk comme il le dit lui-même, des séquences de rêves sous forme de concert des Wampas et de tant d'autres choses que recèle cette pépite iconoclaste et poétique. Ce film mérite amplement son Prix Spécial du Jury de la section Un certain regard lors du dernier Festival de Cannes.

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