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Melancholia

 
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Après s'être plongé dans Melancholia, on peut facilement oublier tous les autres films qui ont pour objet la fin du monde, car Lars von Trier réussit une nouvelle fois une œuvre ultime et renvoie à leur copie les employés d'Hollywood qui se sont attaqués au même sujet. On pourrait philosopher pendant des heures en utilisant des termes savants pour évoquer la mélancolie, l'humanité, la famille, et la société, mais le cinéaste danois va plus loin en signant un film dont l'intérêt principal est l'émotion. Il redonne enfin toute sa noblesse à ce terme devenu presque vulgaire par la faute de la téléréalité et autres témoignages soi-disant vécus qui enveniment les médias. Melancholia secoue à la fois l'esprit, l'âme et les tripes. Rarement le cinéma sera parvenu à transfigurer l'angoisse et ce sans avoir recours au moindre suspense, car la fin de la terre envahit l'écran après une dizaine de minutes seulement, concluant une introduction magistrale nous dévoilant au ralenti ce qu'il va se passer dans la deuxième partie de l'œuvre, grâce à des tableaux tous plus prenants les uns que les autres, sur un extrait de Tristan et Iseut de Wagner.

Ensuite, le long métrage se scinde en deux parties. Dans la première intitulée Justine, on assiste au banquet de mariage de cette dernière dans la somptueuse propriété de sa sœur Claire et de son beau-frère John, véritable petit château ceint par un immense domaine idéal pour les balades à cheval et un golf. Eprise d'une profonde mélancolie, Justine remarque une étoile à la nuit naissante avant de pénétrer dans la demeure. Son beau-frère, féru d'astronomie lui explique qu'il s'agit d'Antarès, un astre très lointain normalement invisible de notre planète. Dès, lors Justine sent déjà les événements définitifs de la deuxième partie, et mieux, on sent qu'elle les souhaite ardemment, si bien qu'à la fin de sa fête, elle se retrouve sans emploi et sans mari, après avoir vidé son sac et dit leurs quatre vérités aux nuisibles qui lui font de l'ombre.

Justine est incarnée avec maestria par la somptueuse Kirsten Dunst qui trouve là son meilleur rôle depuis sa performance face à Brad Pitt et Tom Cruise dans Entretien avec un vampire de Neil Jordan. Elle est tour à tour pimbêche, fragile, forte, prophétesse et particulièrement touchante dans sa relation avec son neveu Leo qui l'appelle Tante Brise acier.

La deuxième partie prend le nom de la seconde sœur, Claire et se situe plus tard quand on découvre qu'une gigantesque planète, Melancholia, cachée jusqu'à lors derrière notre soleil, se dirige vers la terre. C'est elle qui masquait Antarès avant d'entreprendre son funeste voyage vers nous. Certains disent qu'elle va simplement nous frôler, alors que d'autres prétendent une collision inévitable dont la conséquence sera l'annihilation de notre monde. Claire accueille Justine chez elle alors qu'elle est dans une phase très aigüe de sa maladie au point de ne plus pouvoir faire quoi que ce soit de son propre chef, comme le montre la très forte séquence du bain. Claire a peur malgré que son mari lui promet que Melancholia ne fera que passer. Ce dernier, brillamment incarné par Kiefer Sutherland, sera le premier à abandonner la partie, alors que sa femme voudrait se réveiller d'un cauchemar sans pouvoir y parvenir. Mais plus l'événement s'approche, plus Justine devient sereine. Reprenant des forces pour toute la famille, elle accepte l'inévitable car elle se convainc qu'une fin inexorable est toute proche. Elle devient Tante Brise acier, un être juste, mais dur qui ose déclarer que la terre ne mérite pas de survivre ni que l'on se batte pour elle.

Claire, c'est Charlotte Gainsbourg qui défend avec une parfaite conviction le deuxième rôle que Lars von Trier lui offre après son incroyable Antichrist. Elle joue à merveille l'angoisse sans jamais sombrer dans l'hystérie et on se surprend à suffoquer en même temps que son personnage. Le cinéaste danois signe une nouvelle fois un film de femmes exceptionnel (après Björk pour Dancer in the Dark et Charlotte Gainsbourg pour Antichrist, c'est la troisième fois que l'actrice principale d'un de ses films repart avec le Prix d'Interprétation du Festival de Cannes) grâce à un scénario, certes pétri de pessimisme, d'une puissance rarement vue et à une mise en scène faisant désormais de lui le digne successeur du grand visionnaire qu'était Stanley Kubrick. Chez lui, les mariages finissent en règlements de compte, les terrains de golf ont dix-neuf trous, les ponts ne sont pas là pour relier deux rives, mais font office de barrières infranchissables, les cavernes magiques censées être indestructibles sont faites de minces branches d'arbre, les planètes possèdent leur propre environnement sonore et l'harmonie appartient à la sœur mélancolique, alors que l'autre, plus terrienne, partira seule et traumatisée, comme le montre l'ultime image du film où elle lâche les mains de son fils et de sa sœur pour enfermer son visage, refusant le vacarme assourdissant de l'impact final, génialement rendu par une utilisation exceptionnelle des infra-basses et qui n'aura jamais autant fait vibrer les sièges d'une salle de cinéma.

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