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Festival de Locarno 2021 (suite)

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After Blue (Paradis sale) de Bertrand Mandico
Bertrand Mandico possède un univers bien à lui qu’il puise dans tout ce qui l’entoure. Après Les Garçons sauvages, son nouveau film nous projette sur une nouvelle planète, After Blue, car la Planète Bleue ne pouvait plus ou ne voulait plus de l’humain. Le transfert ne s’est pas fait sans mal et les spécimens mâles ont disparu les uns après les autres parce que leurs poils se mirent à pousser à l’intérieur. Il n’y a donc plus que des femmes. Est-ce After Blue qui l’exige, ou autre chose? Sur cette planète, Roxy libère une criminelle enterrée dans le sable jusqu’au cou. Tout juste libre, cette dernière recommence à tuer comme avant. Tenues responsables, Roxy et sa mère Zora sont bannies et doivent neutraliser la responsable de cette situation.

Sur After Blue les armes létales portent des noms de grands couturiers français, la tueuse se nomme Kate Bush et on découvre plein de détails propres à Mandico ou inspirés par ses références. C’est une expérience assez unique et l’instant de partager un univers tout à fait particulier et très singulier avec son créateur.

Gerda de Natalya Kudryashova
L’esprit qui hante les nuits d’une étudiante commence aussi à le faire la journée. Sur ce synopsis laconique, Natalya Kudryashova s’intéresse à ce qu’elle appelle l’espace métaphysique pour parvenir aux questions: pourquoi souffrons-nous? et pourquoi chaque âme possède-t-elle son propre et unique chemin? Cela ne saute pas aux yeux et à l’esprit quand on voit son film. Comme l’héroïne, on est vite perdu entre deux univers qui ne cessent de s’entrechoquer. On manque aussi sérieusement de sympathie envers cette Gerda un peu trop éthérée, traitée de manière un peu trop poétique et maniérée. Par contre plastiquement parlant, c’est magnifique, mais cela ne suffit pas pour être convaincant.

Actual People de Kit Zauhar
Riley entame sa dernière année d’université à New-York de manière peu sérieuse. Elle devra suivre des cours de rattrapage l’été si elle veut pouvoir se représenter aux examens qu’elle a ratés. En même temps, elle tombe sous le charme d’un garçon de Philadelphie, sa ville natale. L’interprète de l’insupportable Riley et la réalisatrice de Actual People sont la même personne. Tout ce que l’on retient de ces huitante-quatre minutes, c’est d’avoir assisté à un exercice ultra égocentrique et égo centré. C’est assez insupportable.

The Alleys de Bassel Ghandour
En Jordanie, Ali aime Lana secrètement car la mère de cette dernière ne verrait pas cela d’un très bon oeil. Mais leurs ébats sont filmés par un maître chanteur et parviennent jusqu’à la mère de Lana qui engage un gangster pour régler l’affaire. The Alley est une tragédie moderne qui mêle drame romantique, chronique sociale et film de gangster. Les acteurs sont très bien et rendent parfaitement crédibles leurs personnages.

Vortex de Gaspar Noé
Après le réjouissant Lux Æterna, Gapar Noé revient à la rigueur qui faisait l’essence de ses meilleurs films comme Carne, Seul contre tous et Irréversible en signant une oeuvre sur la mort remarquable. Vortex s’ouvre en scope sur un couple âgée partageant un verre sur leur terrasse. Ils se mettent au lit dans un plan à angle droit qui les surplombe. En son exact milieu, l’image se sépare lentement en deux. Dès lors une caméra suit le mari, déjà victime d’un AVC, et une autre ne quitte pas l’épouse qui souffre de la maladie d’Alzheimer. Refusant l’une et l’autre de quitter leur appartement, ils doivent avoir recours de temps à autre à l’aide de leur fils, un ancien drogué qui s’occupe de son très jeune fils.

Film sans concession mais intaxable de voyeurisme, Vortex nous plonge dans deux fins de vies ordinaires, loin de tout spectacle. Ca fait souvent froid dans le dos, mais l’expérience retranscrit parfaitement ce par quoi le réalisateur est passé suite à un accident vasculaire cérébral. C’est une oeuvre qui vient quasiment de l’au-delà, c’est brut et injuste comme peut l’être la vie jusqu’à ce qu’elle donne le relais à consoeur la mort.

La Place d'une autre d'Aurélia Georges
A la veille de la Première Guerre Mondiale, Nélie perd son emploi de domestique parce qu’elle refuse les avances de son patron. A la rue, elle rencontre un groupe de jeunes femmes de la Croix Rouge. Elle devient infirmière brancardière sur le front des hostilités. Alors que son unité squatte une maison, une jeune femme débarque dans la nuit. Rose Juillet déclare qu’elle doit se rendre à Nancy chez Madame de Lengwil, une amie de son père qui vient d’être inhumé. Lors d’une attaque surprise allemande, Rose est touchée lors de l’explosion d’un obus. Elle s’effondre. Malgré les soins prodigués par Nélie, Rose reste inconsciente. Nélie prend son identité et se rend chez Madame de Lengwil. Très vite, elles s’entendent à merveille.

Film de facture classique irréprochable dans sa reconstitution d’époque, La Place d’une autre respire le romanesque à chaque étape artistique, de l’interprétation à la musique en passant par le scénario et la mise en scène. La renaissance sincère et honnête de Nélie en Rose Juillet est l’occasion de faire intervenir dans le scénario des événements qui vont finir par la mettre dans une situation délicate où elle devra choisir entre la vérité et le mensonge. Sabine Azéma, Lyna Khoudri et Maud Wyler sont impeccables car magistralement secondées par des dialogues souvent utilisés comme des armes soit défensives, soit offensives.

Brotherhood de Francesco Montagner
Pendant que leur père passent deux ans en prison pour incitation au djihad, trois frères doivent s’occuper des moutons et de la maison avec chacun une mission particulière. L’aîné qui a déjà un travail se charge de la maison. Le deuxième prend soin des moutons. Et le plus jeune a pour ordre d’étudier sérieusement afin de commencer à apprendre le Coran par coeur. Faux documentaire ou vraie fiction? La différence entre les deux est très ténue et le réalisateur ne cherche jamais à la définir. Ce film rappelle la démarche de The Rider de Chloé Zao. Les acteurs (mais le sont-il vraiment?) sont impressionnants de justesse et rudicité. Une oeuvre singulière qui interpelle.

Kun maupay man it panahon (Whether the Weather is Fine) de Carlo Francisco Manatad
Ce film qui est notre coup de coeur, toutes sections confondues, suit les pas de Miguel, de sa mère Norma et de sa petite amie Andrea entre deux typhons. Ils évoluent dans des décors de fin du monde où tout est ravagé et jonché d’un bon nombre de cadavres. Dans de pareilles circonstances la folie n’est pas loin. La solidarité, même familiale, a de la peine à s’imposer car chacun cherchent à continuer de vivre coûte que coûte.

Les Philippines sont en proies depuis des décennies à un catholicisme extrême et le réalisateur d’origine italienne l’exploite astucieusement entre critique justifiée, surréalisme à la limite de l’outrance et humour salvateur. Après une magistrale scène finale qui recourt avec talent à l’utilisation du zoom, on sort de la salle, avec l’impression d’avoir assisté à un très grand film car nombre de séquences mémorables resurgissent à l’esprit pour nous interpeller. Les trois comédiens sont impeccables et le film regorge de moments hallucinants avec des centaines de figurants, comme une danse techno au pied de l’aéroport sur le toit duquel rugit un lion, ou une procession au bord de la plage qui entraîne Andrea vers d’autres voies. C’est brillant, pertinent et Carlo Francisco Manatad parvient à une étude pertinente sur le comportement humain en cas de désastre.

Film post catastrophe frisant la perfection, Kun maupay man it panahon de Carlo Francisco mêle avec brio réalisme, humour et critique de la foi extrême.

Belle: Ryū to sobakasu no hime de Mamoru Hosoda
Acclamé debout au Festival de Cannes, le film de Mamoru Hosada a les honneurs de la Piazza Grande. Pour les non geeks et les pas particulièrement sensibles à la culture manga, ce film peut s’avérer une épreuve assez pénible. Comme souvent dans ce genre de produit, l’héroïne souffre dès le départ et devient objet de pitié. Tout ce qu’elle fait est à côté de la plaque et elle refuse l’aide quand on lui en propose. Se remettant difficilement de la mort de sa mère noyée pour sauver un jeune garçon, Suzu qui rêve de chanter juste se crée un personnage dans le jeux vidéo à la mode, U. Elle devient Belle, une chanteuse qui ne tarde pas à faire tourner la tête d’une majorité des joueurs. Mais la Bête ne l’entend pas ainsi.

Tout ça est très vain et recours sans arrêt à une sensiblerie toute nipponne qui hante pas mal de la culture populaire de ce pays. Suzu possède à elle toute seule les pires défauts que l’on peut trouver à l’âge dit ingrat. Après une fin qui n’en finit pas d’en finir, on respire à nouveau et on est content que ce tissus de niaiseries s’achève enfin.

Medea de Alexander Zeldovich
A Jerusalem, une jeune femme persuadée de sauver le futur de sa relation et de ses deux filles commet un crime si grave que le père des enfants s’éloigne d’elle. Se sentant trahie, elle se réfugie dans le sexe et la religion. Ce film assez superbe du point de vue visuel est d’une froideur ayant déjà atteint le stade de ne pas s’y risquer. Du coup, on a l’impression de glisser sur tout ce qui arrive à l’héroïne sans nom de ce ce long métrage, personnage glacial dans lequel on a beaucoup de peine à se projeter, ne serait-ce qu’un minimum.

Amansa tiafi de Kofi Ofosu-Yeboah
Ce polar ghanéen se perd dans un scénario auquel il manque une véritable colonne vertébrale. Tout est plus ou moins bricolé, de la mise en scène à l’interprétation. On a l’impression d’être en face d’un film pas entièrement fini. On perd vite le fil de ces personnages évoluant autour d’un projet de toilettes publiques. C’est sans doute l’aspect critique politique qui est le plus intéressant, mais trop souvent alourdi de clichés mal exploités.

Free Guy de Shawn Levy
Figurant dans le jeu vidéo à la mode, Free City, Guy est employé de banque et l’établissement dans lequel il travaille est systématiquement attaqué. Il découvre sa condition en tombant amoureux d’un personnage derrière lequel se trouve une joueuse, contrairement à lui. Ce film mêle sans grande réussite l’univers des jeux vidéo, l’action, la comédie et même romantique. Free Guy devrait plus plaire aux geeks qu’aux autres spectateurs. Et il faut accepter le fait que des codes numériques puissent avoir une âme, une conscience.