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Décès de Sir Alan Parker

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Le vendredi 31 juillet une grande partie des cinéphiles qui ont vu leur passion naître dans les années 80 ont perdu l’un de leurs cinéastes les plus emblématiques. Alan Parker est décédé des suites d’une longue maladie à l’âge de septante-six ans. Retour sur sa filmographie régulièrement engagée qui fut très souvent associée à la musique.

Promu commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique en 1995 et sacré Chevalier par le Prince Charles en 2002, obtenant ainsi le titre de Sir, Alan Parker débuta sa carrière professionnelle dans la publicité. Après avoir écrit et réalisé deux courts métrages en 1974, Footsteps et Our Cissy ainsi que mis en scène un téléfilm, The Evacuees en 1975, il débarque en compétition sur la Croisette cannoise avec son premiers long métrage, un film de gangsters sis dans les années 30, humoristique et musical, entièrement interprété par des enfants dont Jodie Foster, Scott Baio ou encore un certain Michael Jackson.

Bugsy Malone (1976)

Avec sa première réalisation pour le cinéma, Alan Parker frappe très fort en transfigurant le film de gangsters classique dans l’univers de l’enfance. Cette sublime comédie musicale reprend toutes les figures imposées du genre en les adaptant à la hauteur de ses personnages et de leurs interprètes: les voitures sont mues grâce à des pédales et les sulfateuses crachent des petits suisses. Tout est fait dans un esprit malicieusement créatif, à la fois pour amuser et proposer un savoureux mélange entre l’innocence de l’enfance et les affres de l’âge adulte comme rarement le cinéma a réussi à le faire de manière aussi jouissive. Confiés au génial Paul Williams qui remportera l’Oscar de la meilleur musique originale, les nombreux moments musicaux donnent lieu à des séquences de grâce où les jeunes acteurs s’adonnent à des chorégraphies et des chansons, qui restent marquées dans l’âme de ceux qui ont su les apprécier au moins une fois.


Midnight Express (1978)

Après l’écriture et la réalisation en 1976 d’un deuxième téléfilm, No Hard Feelings, Alan Parker revient au Festival de Cannes avec le choc Midnight Express d’après le scénario d’un certain Oliver Stone dans lequel Brad Davis incarne un jeune Américain insouciant tentant de ramener de la drogue de Turquie. Débusqué par le service de sécurité de l’aéroport, il va connaître l’enfer d’une prison et les difficultés administratives entre son pays natal et celui de sa détention. Parker nous plonge corps et âme dans un microcosme carcéral organisé en communauté, ponctué par des passages d’une violence dont la brutalité flirte à plusieurs reprises avec l’insoutenable. Le long métrage regorge de scènes d’anthologie comme une course-poursuite à pied à travers les rues d’Istanbul, une rencontre dans un parloir, une procession autour d’une colonne. Les compagnons de cellule du héros incarnés par Norbert Weisser, Randy Quaid et John Hurt restent à jamais gravés dans les esprits de même que les méchants, époustouflants Paolo Bonacelli et Paul L. Smith. Lamentablement taxé de racisme anti-turc par ses détracteurs, Midnight Express doit aussi beaucoup à la bande originale très inspirée de Giorgio Moroder couronnée d’un Oscar qui sera doublé par celui de la meilleure adaptation pour Oliver Stone.

Fame (1980)

Sacré par deux Oscar pour la meilleur musique et la meilleure chanson originale, Fame fait figure de film étalon pour toute une génération qui caressa l’envie de commencer une carrière artistique. En suivant, un groupe de jeune aspirants danseurs, chanteurs et comédiens, Alan Parker peint un monde dur où le succès se paie autant mentalement que physiquement. Très loin de vouloir embellir les écoles d’art scénique, Fame montre sans concession l’envers du décors avec ses coups bas et ses jalousies. Le succès du film donnera naissance à une série télévisée beaucoup plus édulcorée à laquelle Alan Parker ne participera d’aucune manière. Pour accompagner son film, il réalise le clip d’Irene Cara, Out Hère on My Own.






Shoot the Moon (1982)

Injustement inconsidéré dans la riche filmographie d’Alan Parker, Shoot the Moon, qui vaut à son réalisateur sa troisième visite cannoise, fait sans doute partie des meilleurs films traitant du divorce et de ses conséquences. Ecrit par Bo Goldman, ce long métrage d’une sensibilité exemplaire conte le conflit d’une mère de famille et de ses quatre filles abandonnée par son mari pour une femme beaucoup plus jeune qu’elle. Diane Keaton, Albert Finney, Karen Allen et Peter Weller y tiennent des rôles sublimes. Avec beaucoup de finesse, Alan Parker prend le pouls d’une situation familiale souvent désagréable donnant lieu à une violence psychologique comparable à un champ de bataille entre deux clans devenus irréconciliables. Sans prendre parti, ce très beau film donnent la parole à tous ses protagonistes afin de mettre le doigt sur le noeud du problème, à savoir comment on arrive à un tel point de non-retour dans une relation.



Pink Floyd: The Wall (1882)

Après trois films concourant pour la Palme d’Or au Festival de Cannes, Alan Parker présente Pink-Floyd: The Wall hors compétition. Basé sur un scénario de Roger Waters et l’album éponyme de Pink Floyd, ce long métrage est une illustration radicale de la révolte de la jeunesse anglaise perdue entre un passé qu’elle a de la peine à digérer et le statut quo voulu par des adultes désabusés. Film en colère par excellence, Pink Floyd: The Wall est un choc autant visuel que musical qui force le respect par la noirceur de son analyse d’une époque annonçant les prémices d’un capitalisme cannibale qui finira par mener à sa perte plusieurs générations. Secondé par les animations visionnaires et sans concession de Gerald Scarfe et le jeu habité de Bob Geldof, le cinquième long métrage d’Alan Parker marque durablement l’esprit de ceux qui l’on vu grâce à une quantité impressionnante de séquences estomaquantes dans lesquelles le son et l’image se transforment en armes de révolte, en cri de détresse, en douleur indicible. Une claque monumentale qui n’a pas perdu une once de son efficacité et colle malheureusement toujours à l’actualité.

Birdy (1984)

Quatrième tentative en compétition sur la Croisette, Birdy vaut à Alan Parker son unique consécration cannoise avec l’obtention du Grand Prix du Jury. Basé sur un roman de William Wharton, ce film magnifique à plus d’un titre ausculte le traumatisme de deux amis inséparables après leur retour de la guerre du Vietnam. Magistralement soutenu par le duo Matthew Modine - Nicolas Cage en état de grâce, Alan Parker signe une des meilleures oeuvres cinématographiques sur l’amitié. Son film qui touche juste à chaque séquence transpire la sincérité de la première à la dernière image. On suit les pérégrinations de ces deux jeunes hommes avec une immense empathie, on rit avec eux, on pleure avec eux, on a peur avec eux. Indéfectible, cette relation pure devient une raison d’être et de survivre comme on en a rarement vu au cinéma. Alan Parker peint avec une justesse infinie une seule et même entité possédant deux visages jonglant entre l’innocence, la rêverie et la détermination de l’un, et le cartésianisme, l’intransigeance et l’honnêteté de l’autre. Et, une fois encore, Alan Parker recours à un génie visuel pour concrétiser sa vision grâce à la fly cam qui permet aux spectateurs de littéralement voler en même temps que Birdy. Cerise sur le gâteau, le réalisateur très inspiré confie la bande originale de son long métrage à Peter Gabriel qui mêlent versions instrumentales de ses meilleurs titres de l’époque et compositions originales. Grâce à une conclusion audacieuse et salvatrice, le spectateur ressort de la projection avec une envie de joie de vivre parfaitement justifiée.

Angel Heart (1987)

Film à la noirceur suintante, Angel Heart qui est l’adaptation par Alan Parker d’un roman de William Hjortsberg, offre l’un de ses meilleurs rôles à Mickey Rourke qui incarne Harry Angel, un détective privé qui se voit confier la mission de retrouver un chanteur disparu nommé Johnny Favorite par un homme aussi étrange qu’élégant, Louis Cyphre. Son enquête l’emmène au coeur de la Louisiane où le vaudou règne en maître et où les secrets sont particulièrement difficiles à percer. Avec ce long métrage à la moiteur tangible, Alan Parker joue admirablement avec les codes du film noir et glisse admirablement dans le fantastique et l’horreur. En seulement quatre scènes, Robert De Niro campe un diable dandy réfractaire à la vulgarité avec une impressionnante jubilation. La scène de l’oeuf et celle de l’église où il profère à très basse voix qu’il y a juste assez de religion dans ce monde pour que les hommes se haïssent mais pas assez pour qu’ils s’aiment font partie de ses prestations les plus mémorables. C’est la première collaboration d’Alan Parker avec le compositeur Trevor Jones qui signe une musique angoissante parfaitement intégrée au images sombres du film qui fait la part belle au rouge sanguin, personnage à part entière de cette oeuvre marquante.

Mississippi Burning (1988)

Une année après Angel Heart, Alan Parker reste dans le sud profond des Etats-Unis pour mettre en scène un scénario de Chris Gerolmo basé sur l’histoire vraie de l’enquête de deux agents du FBI sur la disparition de trois militants des droits civiques en 1964. Une fois encore, Alan Parker prouve sa maestria dans la direction d’acteur et son casting cinq étoiles restitue parfaitement cet art de faire. A côté du duo Gene Hackman, vainqueur de l’Ours d’Argent de la meilleure interprétation masculine au Festival de Berlin, et Willem Dafoe, on retrouve Frances McDormand, Brad Dourif, R. Lee Ermey, Gailard Sartain, Stephen Tobolowsky, Michael Rooker, Pruit Taylor Vince et Kevin Dunn. Foncièrement politique, Mississippi Burning prend le pouls irrégulier d’une certaine Amérique profondément raciste tiraillée entre un passé peu glorieux et une incapacité à digérer la défaite de ses idées malsaines. Elle est incarnée dans le personnage de Brad Dourif qui joue un policier municipale inféodé au Klu Kluy Klan par pure lâcheté. Les scènes de ménage ente lui et sa femme trônent au sommet des séquences de violence conjugale les plus marquantes vues sur un écran de cinéma. Avec ce film, Alan Parker retrouve Trevor Jones qui réussit une nouvelle fois une composition remarquable ne cherchant jamais à s’imposer aux sublimes images de Peter Biziou, fidèle collaborateur du cinéaste britannique qui remporte un Oscar pour son travail irréprochable.

Come See the Paradise (1990)

Ecrit et réalisé par Alan Parker, Comme See the Paradise est sa sixième visite cannoise et sa cinquième en compétition. Injustement mésestimé, ce film hautement politique et romanesque aborde un épisode très noir et particulièrement honteux des Etats-Unis quand le gouvernement prit la décision suite à l’attaque de Pearl Harbour d’enfermer tous les ressortissants japonais du pays dans des camps de concentration souvent plantés au milieu du désert. Ce sujet plus que sensible valut à Alan Parker une indifférence assez méprisable. Abordant astucieusement son récit par le biais d’une romance entre un projectionniste militant de gauche et une Japonaise, Alan Parker montre au monde entier que l’auto-proclamée super-puissance des libertés recèle des parts d’ombre qui n’ont rien à envier aux pires dictatures. Pendant tout le film, on sent que Dennis Quaid, frère cadet de Randy qu’Alan Parker avait dirigé dans Midnight Express, s’est impliqué dans le projet de manière extrêmement engagée et sincère. Ce très beau long métrage montre bien que la sacro-industrie du cinéma américain rechigne trop souvent à soutenir ses auteurs quand ils osent aborder des aspects politiques délicats qui, selon elle, devraient rester cachés, ou du moins ne pas être exposés au jugement populaire.

The Commitments (1991)

N’ayant vraiment abordé son pays natal que dans Pink Floyd: The Wall, Alan Parker plante le décor de The Commitments en Irlande sous l’ère Tatcher qui vit s’envoler le chômage par une politique capitaliste méprisant ouvertement les classes laborieuses. L’accroche du film sur l’affiche du film résume parfaitement cette adaptation du roman de Roddy Doyle: «Ils n’avaient absolument rien. Mais ils désiraient l’exprimer par le rock». Film bourré d’humour comme remède salvateur à la morosité pour ne pas dire la dépression, The Commitments suit une bande de jeunes désœuvrés décidés à remonter la pente grâce à la musique. Leur choix se pose sur les compositions soul américaines. Encore une fois, Alan Parker fait preuve d’une sincérité à toute épreuve et signe une oeuvre pleine de fraîcheur et de rage de vivre qui s’imprègnent littéralement sur les spectateurs ravis d’avoir assisté à un moment de joie si communicative.








The Road to Wellville (1994)

Adaptant lui-même un roman de T. Coraghessan Boyle, Alan Parker signe avec The Road to Wellville son film le plus truculent. A travers un couple en difficulté maritale impeccablement interprété par Bridget Fonda et Matthew Broderick, on découvre le paradis du bien-être dirigé par le fantasque Docteur John Harvey Kellogg incarné de manière jubilatoire par un Anthony Hopkins en odeur de sainteté. Cet endroit quasi sectaire est censé redonner goût à la vie par le biais de différents traitements plus barbares que sérieux et une hygiène irréprochable. La scène ou Hopkins fait l’éloge de ses selles irréprochables en les comparant à celles de Broderick est irrésistible. Film rabelaisien accompagné d’une superbe musique sautillante de Rachel Portman, The Road to Wellville regorge de séquences hilarantes mais s’attarde aussi sur les dangers sectaires qui peuvent avoir tendance à séduire des personnes vulnérables comme le personnage de Fonda. Astucieusement, Alan Parker fait intervenir une figure qui va à l’encontre de cette tendance grâce au fils adoptif du Docteur Kellogg génialement incarné par Dana Carvey qui essaie de montrer la supercherie de l’entreprise de son paternel. Film injustement oublié régulièrement de la filmographie d’Alan Parker, The Road to Wellville mérite largement que l’on s’y attarde car il fait figure d’ovni dans sa carrière.

Evita (1996)

Adapté du livret du musical écrit par Tim Rice et composé par Andrew Lloyd Webber,   le script d’Evita est co-signé par Alan Parker et son scénariste de Midnight Express, Oliver Stone. Film à la gloire de sa star Madonna, cette fresque librement basée sur le parcours d’Eva Perón, actrice et figure mythique de la politique argentine, pèche par excès. Certes, elle contient son lot de scènes impressionnantes dotés de moyens techniques époustouflants mais elle peine à convaincre et ne convient pas vraiment à la personnalité de son auteur qui a toujours défendu jusqu’à présent les gens du peuple. On le sent un peu perdu dans cette immense entreprise qui se veut une allégorie, ne lui permettant pas de vraiment donner son point de vue sur le personnage et ses actions. Au final, il signe une oeuvre plastique magnifique mais malheureusement dépourvue de personnalité.



Angela’s Ashes (1999)

Co-écrit avec Laura Jones, Angela’s Ashes est l’adaptation du roman autobiographique de Frank McCourt. Ce treizième films qui est le plus long d’Alan Parker avec ses 2h25 suit le parcours de la famille du jeune Frank qui quitte la pauvreté irlandaise de Limerick d’avant guerre pour Brooklyn où les difficultés ne sont pas moindre. A la mort d’un des quatre membres de la fratrie, le clan revient dans son pays natal pour le découvrir encore plus mal en point qu’à son départ. Avec ce chef-d’oeuvre poignant Alan Parker retrouve ses thèmes de prédilection que sont la famille, la sympathie pour les plus défavorisé et l’aspect social indissociable de la totalité de sa filmographie. Dans le rôle des parents, Emilly Watson et Robert Carlyle rayonnent. Ce film est aussi une nouvelle preuve du talent indéniable d’Alan Parker à diriger de jeunes comédiens. Il est aussi l’occasion à John Williams de signer l’une de ses plus belles et déchirantes partitions, collant à merveilles à la mise en scène sublimemment sobre du cinéaste et aux images mémorables de Chris Connier et Michael Seresin. On ressort de ce drame cruel, boulversé comme rarement quant on retrouve la lumière du jour à la sortie d’une salle obscure.

The Life of David Gale (2003)

Ecrite par Charles Randolph, la dernière réalisation d’Alan Parker s’avère être un film diablement impertinent sur la peine de mort. Une journaliste s’entretient avec un professeur militant contre la peine de mort dans l’attente de son exécution pour le meurtre d’une de ses activistes. Kevin Spacey, Kate Winslet et Laura Linney signe l’une de leurs meilleures prestation sous la direction d’un Alan Parker plus partisan que jamais. Avec beaucoup de malice, le cinéaste ne se contente pas de dénoncer une manière étatique de supprimer les accusés mais s’interroge sur jusqu’où le militantisme peut se permettre d’aller sans franchir les barrières de l’illégalité, de la morale. C’est brillamment exécuté et l’ultime long métrage d’Alan Parker s’adonne intelligemment à un jeu de séduction avec la malséance, voire le malsain. 

En quatorze longs métrages, Alan Parker déploie un art cinématographique remarquable qu’il met au service d’une analyse personnelle et pertinente d’une humanité autant emplie de sagesse, de sincérité et de joie de vivre que vile, sombre et dénuée de sentiments. Il laisse derrière lui une oeuvre forte et mémorable qui a vu naître la passion du Septième Art chez bon nombre de cinéphiles qui l’ont toujours côtoyée avec beaucoup de bonheur.