Actualité & Articles

Mostra de Venise 2018: Des films et des femmes

Rédigé par |

12 avril 2018, conférence de presse du Festival de Cannes. Après la présentation du programme (quasiment) complet, le Délégué Général Thierry Frémaux répond aux questions des journalistes présents. On lui demande pourquoi il n’y a que trois femmes cinéastes en compétition, sur une sélection de 21 films. Frémaux insiste sur la qualité, en précisant qu’il déteste les quotas. Il ajoute également que, sauf pour Kathryn Bigelow (refusée en 2008), toutes les réalisatrices importantes des trois dernières décennies sont venues à Cannes. 

23 juillet 2018, conférence de presse de la Mostra de Venise. Alberto Barbera annonce la sélection, et on met tout de suite l’accent sur un détail: 21 films en compétition, comme à Cannes, mais cette fois il n’y a qu’un seul film réalisé par une femme. Barbera se défend par la suite dans des interviews, en disant que lui aussi insiste sur la qualité et non pas sur la sélection de films de femmes à priori. Un argument qui ne convainc pas tellement, et qui incite le Hollywood Reporter à publier un article où on parle de la Mostra comme représentant de la masculinité toxique qui existe encore en Italie, l’un des pays où le mouvement #MeToo n’a pas vraiment eu de succès. 

Le vrai problème, affirment les deux directeurs de festivals, est lié à des questions productives: en termes de pourcentage, ils reçoivent un nombre assez exigu de films réalisés par des femmes. C’est sans doute vrai, mais il y aussi, de la part des deux manifestations, un certain manque de courage. Frémaux a beau dire que (presque) toutes les réalisatrices importantes des dernières décennies sont venues à Cannes, mais il faut aussi préciser que dans la plupart des cas c’était uniquement à partir du deuxième ou troisième film, pour ce qui concerne une place dans la compétition officielle: les premiers figuraient plutôt dans le Certain Regard, dans les sections indépendantes ou dans d’autres festivals, et la même chose se produit à Venise. En fouillant les archives, la dernière fois qu’un premier film réalisé par une femme a été présenté en compétition sur la Croisette date de 2006 (Red Road d’Andrea Arnold), tandis qu’au Lido vénitien il faut remonter à 2009 (Women Without Men de Shirin Neshat). En revanche, la Berlinale a accueilli une femme débutante en compétition en début d’année, et le film en question, Touch Me Not, a remporté l’Ours d’Or. 

Il y a encore un préjugé selon lequel les premières œuvres tournées par des femmes ne sont pas assez fortes pour faire face aux réactions, des fois assez virulentes, des critiques si elles sont sélectionnées en compétition, alors que le même scrupule n’existe pas pour les hommes. Or, il y a certainement, chez certains professionnels de la branche, une tendance ennuyeuse qui prévoit plus de sévérité pour les femmes cinéastes, mais ce n’est pas une excuse pour nier aux jeunes talents féminins la vitrine la plus prestigieuse dans les festivals, celle qui jouit d’une couverture plus détaillée dans les médias traditionnels. Certes, il ne faut pas sélectionner des films faibles juste pour remplir une case, mais il est difficile de croire que, parmi les longs métrages envoyés au comité de sélection de la Mostra, un seul était assez bon pour être placé dans la même catégorie des nouvelles œuvres de Paul Greengrass, Alfonso Cuarón et Olivier Assayas. Les estivants de Valeria Bruni Tedeschi, par exemple, aurait bien pu remplacer un des films moins admirés de la compétition, comme The Mountain de Rick Alverson, et même si je n’ai pas personnellement aimé Charlie Says de Mary Harron, l’histoire de Charles Manson et de ses disciples n’était pas indigne de la section principale, surtout au niveau médiatique. 

Quant à la seule femme sélectionné en compétition, Jennifer Kent (The Babadook) a réalisé un film qui ne fait pas l’unanimité. Pour ma part, j’ai beaucoup aimé The Nightingale, son humanité, sa brutalité, sa beauté visuelle, sa fureur sociale et politique. D’autres ne partagent pas cet avis, ce qui est tout à fait compréhensible puisque le film adopte la structure narrative du rape and revenge, un sous-genre du cinéma d’horreur qui, de par sa nature, n’est pas facile à regarder. Hélas, ce n’est pas le film lui-même qui a fait parler les journalistes, mais plutôt une phrase horrible qui a été hurlée quand le nom de Jennifer Kent a fait son apparition pendant le générique de fin, lors de la première projection pour la presse. Un jeune accrédité italien a hurlé « Honte à toi, sale pute, t’es dégueulasse! », ce qui a engendré d’autres papiers sur la misogynie au sein de la population de la péninsule. L’homme en question s’est ensuite excusé sur Facebook, avant de supprimer son profil en raison de commentaires trop violents, et la Mostra lui a retiré son badge presse (le site pour lequel il était accrédité a aussi supprimé tous ses articles, pas seulement liés à Venise). 

Ce qui s’est passé mercredi soir dans la Sala Darsena est très grave, pour deux raisons: premièrement, il est absolument inacceptable d’insulter les personnes qui ont fait un film, encore plus lorsqu’on utilise le mot qui a toujours été employé pour dénigrer le travail des femmes; deuxièmement, il s’agit de l’exacerbation de comportements excessifs qui existent à Venise depuis des années, et qui n’ont pas de raison d’être dans le cadre de projections réservées aux professionnels, et ça vient d’une mentalité élitaire qui associe la découverte des films en avant-première mondiale au droit de parler et agir comme si on était en train de les regarder à la maison, entre potes. La réaction de la Mostra était juste, mais le problème ne se limite pas à un seul jeune qui a traité Jennifer Kent de prostituée. Il a beau dire, dans son aveu public, que ses actions ne représentent guère toute la catégorie journalistique italienne, mais s’il a pensé que son commentaire ferait rire les gens (motivation partielle mentionnée sur Facebook), c’est parce qu’il a grandi dans un contexte socio-culturel qui ne punit pas assez ce genre de mots, tout comme le T-shirt proclamant l’innocence de Harvey Weinstein que portait un cinéaste italien invité à la première de Suspiria. L’article du Hollywood Reporter était excessif, mais pas entièrement farfelu: le sexisme dans les festivals, et dans notre branche professionnelle, est un problème que la Mostra ne peut plus ignorer. Et il s’agira non seulement de faire un travail plus attentif avec la sélection des films, sans se cacher derrière le slogan « La qualité avant tout », mais aussi, peut-être, d’adopter un code de comportement pour les accrédités, comme fait cette année le Festival de Toronto. Et, bien sûr, d’étudier un peu plus judicieusement les demandes pour les badges professionnels. 

CONCOURS Gagnez un DVD ou un blu-ray disc

Participer