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Cannes 2018: "The House that Jack Built" de Lars von Trier

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                                         Hit the road, Lars!

Le grand cinéaste danois est de retour avec un film choquant, sublime, brutal, magnifique, une réflexion sur l’art, la douleur et le cinéma, avec un immense Matt Dillon. Présenté hors compétition au 71eFestival de Cannes.  

Persona non grata. Trois mots qui marquaient la carrière de Lars von Trier depuis mai 2011, quand le cinéaste danois fit une blague de mauvais goût sur Adolf Hitler lors de la conférence de presse de Melancholia au Festival de Cannes. Il fut effectivement expulsé de la kermesse française avec laquelle il avait une excellente relation depuis des années, même si Thierry Frémaux affirma en 2014 que l’interdiction concernait uniquement l’édition de la controverse (à la même époque, von Trier porta un T-shirt avec le logo de Cannes et les trois mots accablants lorsqu’il présenta la version non censurée de Nymphomaniac Vol. I à Berlin). Puis, en 2018, la rectification: l’auteur de Dogville et Breaking the Waves est revenu sur la Croisette, hors compétition, avec The House that Jack Built. Un retour époustouflant, douloureusement beau, peut-être le sommet de la carrière du metteur en scène. 

Le récit est divisé en cinq actes (et épilogue), comme une tragédie d’antan. Ils correspondent aux cinq épisodes choisis par Jack (Matt Dillon) pour raconter son histoire à un interlocuteur mystérieux, Verge (Bruno Ganz). C’est une histoire de violence et de folie, de meurtres et de rêves inachevés, d’architecture et de beauté. Une histoire qui se déroule peut-être aux Etats-Unis, peut-être n’importe où (le tournage, comme toujours chez von Trier, a eu lieu au Danemark et en Suède). Une histoire qui est aussi une méditation sur le lien entre art et souffrance, entre beauté et pourriture. Une provocation, certes (avec des images d’archive du dictateur nazi qui provoqua tellement de problèmes pour le cinéaste en 2011), mais aussi un propos sincère de la part de von Trier, qui met en avant tout ce qu’il veut dire sur la vie, l’art et le cinéma, et plus précisément son cinéma: un montage d’extraits de ses films précédents illustre son discours de manière touchante et profonde. 

Le parcours de Jack a des connotations explicitement dantesques, et contrairement aux autres protagonistes de la filmographie de von Trier il n’y a aucun paradis qui l’attend, juste une descente progressive. En revanche, le jeu d’acteur de Dillon atteint des sommets quasiment inédits, une performance littéralement monstrueuse qui ne laissera personne indifférent. Un personnage répugnant et une prestation sublime, un paradoxe qui résume parfaitement tout le parcours artistique de Lars von Trier, comme lui-même le souligne ici: les sujets ne sont pas forcément beaux, mais les films si. La maison bâtie par Jack, c’est aussi la cathédrale cinématographique bâtie par Lars, et quelle cathédrale!