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"P'tit Quinquin" de Bruno Dumont

"P'tit Quinquin": interview écrite de Lisa Hartmann

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Dans la série P'tit Quinquin, elle interprète Aurélie, une jeune chanteuse qui rêve de percer dans la chanson. Illuminant le cadre dans chacune des scènes où elle apparaît, porteuse d'une mélancolie palpable, elle participe de la réussite et de la beauté du dernier né de Bruno Dumont. Clap.ch a eu la chance de rencontrer son interprète, Lisa Hartmann, pour un entretien riche d'enseignements.

Quel a été votre parcours jusqu'à votre rencontre avec Bruno Dumont?

Pour en arriver à sa rencontre, cela a un peu été l'expédition! Mais c'est à cause de circonstances qui ne m'ont pas facilitées la tâche. Le casting se déroulait à Marquise le mercredi après-midi et j'étais alors en internat à Calais, ce qui ne me laissait qu'un petit après-midi pour y arriver. Mais je tenais absolument à le rencontrer, alors j'y suis enfin parvenue avec l'aide d'un ami, Aury Chassignol, qui apparaît aussi dans la série, pendant le concours de chant. Nous sommes arrivés pile à la fermeture du casting. J'ai donc insisté en disant que je venais de loin. A ce moment-là, l'agent de casting m'a reconnue et m'a fait auditionner avec lui directement. Et c'est grâce à l'enregistrement de mon audition que Bruno Dumont a voulu me rencontrer par la suite.

Aviez-vous déjà une expérience de comédienne auparavant?

Je pratiquais le théâtre dans mon lycée. J'étais dans l'option lourde, ce qui implique aussi bien la théorie que la pratique. Et avant cela je pratiquais du théâtre en club pendant mes années de collèges.

Pour en venir à la fameuse chanson que vous interprétez à plusieurs reprises dans la série, l'aviez-vous écrite auparavant, ou l'avez-vous créée spécialement pour P'tit Quinquin?

Au départ, une chanson m'avait été imposée, ce qui ne me mettait pas très à l'aise. Mais je l'apprenais et poursuivais ma vie de lycéenne et mes activités personnelles, entre autres, la composition. Je répétais le mercredi après-midi dans la salle de musique de mon lycée, je pouvais y passer des heures, et c'est pendant cette période que j'ai écrit cette chanson. Et puis l'agent de casting m'a contactée pour me dire qu'il avait proposé à Bruno Dumont que je lui soumette mes compositions. Il savait que je composais car j'avais chanté une de mes compositions lors de ma première audition. Et c'est «Cause I Knew» qui a été choisie. C'était une toute nouvelle composition, qui est donc tombée à pic!

Votre personnage dans la série marque par sa douceur et sa mélancolie presque palpables. L'image d'une jeune femme qui rêve d'un ailleurs mais qui sait qu'il lui sera difficile de s'extraire de sa campagne. Comment avez-vous abordé cet aspect de votre jeu? Je pense notamment à votre gestuelle, qui peut paraître anodine et qui, je trouve, est au contraire très pensée.

Ce n'était pas du jeu...Comme vous le savez, Bruno Dumont travaille avec des acteurs non-professionnel, il avait l'idée d'un personnage mais il s'inspirait aussi des personnes qu'il rencontrait durant les castings pour concrétiser un peu mieux son personnage et lui donner vie, une âme. Vous dites douce et touchant presque à la mélancolie, mais c'est que je le suis. En tout cas, c'est ce qu'essayait de m'expliquer l'agent de casting qui me mettait en relation avec lui avant le tournage, car naturellement, je lui posais des questions sur mon personnage. Et lors du tournage, Bruno Dumont me faisait bien comprendre qu'il ne fallait pas que je "joue" (j'héritais un peu ça de mon expérience théâtrale). Et c'est ce qu'il ne voulait surtout pas. Au contraire, il souhaitait que je me laisse aller, que je sois naturelle. Pour cela, il me poussait un peu dans mes retranchements parfois, comme pour l’interprétation de la chanson.

Cette chanson a été enregistré préalablement, en studio. Bruno Dumont me poussait à chanter fort. Il voulait "que je m'arrache les tripes" que ce soit un air "entêtant qui m'enivre", au point de me faire tourner la tête, presque comme une folie. Je pense que lorsqu'il me demandait cela, il avait bien une idée en tête. Quant à moi, je ne savais pas du tout ce qu'il avait en tête, il était énigmatique. Je devais simplement faire ce qu'il me demandait et je suis sortie du studio en sueur, toute essoufflée, vidée, j'avais tout donné. Ce n'était pas du tout enregistré dans l'optique d'un rendu parfait sans fausses notes bien arrangé, comme je me l'imaginais, pas du tout. Je me demandais où il voulait en venir. C'est en visionnant le film que j'ai compris, et en recevant des messages sur l'idée que les gens se faisaient de mon personnage, leur ressenti et leur interprétation, comme la vôtre.

Vous dites que c'est en visionnant le film que vous avez finalement compris l'objectif de Bruno Dumont. Mais aviez-vous conscience, sur le plateau, du ton très particulier de la série, oscillant en permanence entre comédie burlesque et drame ?

Rien que lorsque l'agent de casting a parlé de la série en disant qu'il cherchait une chanteuse pour un film policier, je trouvais l'idée originale et amusante. Mais sur le plateau, c'était différent. Par exemple, lors de la scène dans laquelle je chante dans l'église, je me disais bien que Bruno Dumont ne voulait pas me ridiculiser, mais vraiment exagérer la scène! Au point où on en était, on ne pouvait que le prendre à la rigolade. Même si c'est un drame, il fallait le prendre avec légèreté. Je devais faire attention à ne pas rire, j'étais plutôt concentrée, et j'ai pris plaisir à faire ça, et puis les figurants rigolaient aussi beaucoup. Bruno Dumont était concentré, lui. Mais je le voyais bien rigoler quand même! L'ambiance était légère, mais concentrée lorsque l'on tournait.

Pouvez-vous nous parler d'un plan qui pour moi est l'un des plus beaux et évocateurs de toute la filmographie de Bruno Dumont: celui dans lequel vous êtres filmée de profil sur la scène en train de chanter, avec le village dans le fond du cadre.

Je crois que je ne peux pas vraiment en parler, c'est un plan que j 'ai découvert en voyant la série. Pendant le tournage de cette scène, je me rappelle de la caméra très proche sur mon visage, mais pas de cet angle, je crois que j'étais tout à fait abandonnée dans l'interprétation car je n'avais même pas remarquée cette caméra, en tout cas je n'en n'ai pas de souvenirs.

Sans dévoiler l'issue de votre personnage dans la série, il est totalement inattendu. Quelle a été votre réaction en découvrant le sort qui lui était réservé ?

Je savais ce qui attendait mon personnage à la fin de la série. Bruno Dumont me l'a très simplement révélé, avant de commencer le tournage. Pendant un très simple après-midi d'essayage-maquillage. Ma réaction? J'ai rigolé bien entendu! De toutes façons, Bruno Dumont me fait toujours sourire, par ses idées très originales, et sa façon d'être. Je l'apprécie beaucoup, il m'enchante! J'ai eu une chance énorme de faire sa rencontre et de participer à son projet. Il est un peu comme mon papa de cinéma. Il a accru mon intérêt pour le cinéma, français entre autres, en le découvrant dans son univers si particulier, au milieu de tout l'aspect technique. J'étais émerveillée de découvrir tout les participants d'un projet comme celui-ci. Tout ces gens qui gèrent avec finesse leur travail. Des détails auxquels on ne fait pas attention en regardant un film: les costumes, le maquillage, le son, la lumière...  C'était très impressionnant de me rendre compte de tout cela. Une expérience remplie d'émotions. J'ai vécu, littéralement, sur le tournage. Il y avait un sens, même si je ne le comprenais pas. Je ne savais pas ce que j'exprimais en jouant car je ne devais pas jouer. C'était très troublant pour moi. Mais je me disais que je ne faisais pas ça dans le vide, que je participais à une création. Bruno Dumont fait passer des messages à travers son oeuvre, je trouve cela merveilleux, de plus la fin offre à tout un chacun de l'interpréter. Et c'est ce que j'aime dans l'art. L'Art nous élève. Tout ce que j'ai fait sur le plateau, vivre le moment présent tout simplement, m'a permis de prendre conscience de moi-même, de mon corps, des émotions que j'envoie et que je porte en moi. C'est très important pour moi de me découvrir, en ayant eu tout de même un personnage entre les mains. J'ai l'impression que c'était quelque chose déjà là, mais enfoui, et c'est en se sens que je pense m'être révélée à moi-même, grâce à cette expérience, dirigée des mains et de l'esprit de Bruno Dumont.

Certains spectateurs et certaines critiques considèrent à tort que la série se moquent un peu des gens ordinaires. Quel est votre point de vue sur ces attaques?

Au moins ils sont touchés. C'est tout ce que j'en pense. Le pire aurait été qu'ils soient indifférents. Il vaut mieux se tromper. C'est comme cela qu'on apprend. J'inviterais les spectateurs qui semblent être "déçus" ou "choqués" comme j'ai pu lire, à s'intéresser, s'il le veulent, à la filmographie et à la philosophie de Bruno Dumont. Je pense qu'ils comprendront mieux ses intentions. Et puis surtout, il faut prendre la série au 100ème degré, et ne pas oublier que c'est une série comique! Et tragique, mais justement, c'est poussé à bout, plus le sujet est grave, plus l'humour y est fort.

Comment avez-vous vécu les louanges quasi-unanimes faites à P'tit Quinquin? Cela a-t-il transformé votre quotidien?

Cela n'a pas changé mon quotidien. Par définition, le quotidien, c'est une série d'actions que l'on répète tous les jours, et qui par conséquent deviennent banales. Et bien voilà toute la réponse, je mène mon quotidien comme tout le monde. Bien sûr, je reçois des messages de la part de personnes qui ont vu la série et qui tiennent à me faire part de leur réactions, cela me fait plaisir, et je trouve normal d'y répondre. Ça ne me prend pas un temps fou dans ma journée. Idem pour les interviews. Je continue à faire mon travail. Ce n'est pas comme si j'étais débordée. Ce qui a transformé mon quotidien, c'est plutôt l'expérience du tournage.

Et enfin une dernière question: avez-vous des projets, tant musicaux que cinématographiques ou télévisuels?

Non, pas pour le moment. Je reste ouverte à des projets qui pourraient m'être proposés. Mais pour mes propres projets, je préfère attendre avant de me lancer. Je souhaiterais acquérir un peu plus d'expérience autant sur la pratique que sur ce qui l'accompagne. Je veux m'enrichir. Ce qui me préparera à continuer sur cette voie. Je trouve cela important de me forger, d'être solide sur mes bases pour me lancer en toute sérénité. Et surtout, je veux prendre le temps de créer.

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